• Aefram

Publication #1 [Elise]

Elise, étudiante en première année de Bachelor, inaugure la rubrique "publication" de notre site, destinée au partage des créations littéraires du département.

N'oublie pas que je reviendrai est une ode à la douceur, qui célèbre, entremêlée des mots d'Alain-Fournier, la puissance simple de l'amour.


Vous pouvez aussi télécharger ici le texte en PDF.



* * *



N’oublie pas que je reviendrai


Un héros pour la France


« …Oh ! le beau temps d’amour et d’Été qu’il fera,

Et qu’elle sera douce et penchée, à mon bras. » [1]


Le soleil brillait sur le champ du domaine des Duval. Ce n’était pas un dimanche et pourtant, c’était une journée paisible. Jean avait hâtivement terminé ses tâches quotidiennes à la ferme, et il était quelque part dans le champ, avec Louise, qui était venue le retrouver. Ils étaient allongés sous le ciel bleu de l’été, perdus dans les épis qu’on aurait cru voir scintiller. On avait beau leur répéter que ça abîmait le blé, il n’y avait rien à faire. Ils s’étaient approprié ce lieu comme s’il leur avait toujours appartenu.

« Je suis sûre que ta mère t’a appelé Jean parce que c’est le nom de Racine, de La Fontaine et de… de… je ne sais pas qui d’autre.

- Si tu veux. N’empêche, ça reste un nom comme un autre.

- Mais non, justement, ta mère voulait que tu sois poète ! Ou dramaturge, je ne sais pas ; que tu écrives et parles en vers, quoi. » Il rit. « C’est absurde, elle n’a jamais pensé à ça ! »

Il prit une fleur apportée par le vent et l’accrocha dans les cheveux bouclés de Louise. Elle sourit, en admirant les beaux yeux de son compagnon. « Ils sont bleus comme l’azur ! » aimait-elle répéter, elle qui les avait bruns et qu’elle jugeait trop communs.

Elle se leva et sortit du champ. Elle alla s’asseoir sur la grosse pierre, la leur elle aussi, assez haute pour que leurs pieds ne touchent plus le sol. On avait hésité à construire un muret, puis non. Il y avait un banc, sur lequel ils n’allaient jamais. Il était seulement à quelques mètres du rocher. C’est pour quand ils seraient vieux, ça, quand ils viendraient contempler le champ de leur jeunesse, sans pouvoir se contenter de cette pierre sale et inconfortable, sur laquelle ils étaient pourtant si bien.

Jean vint la rejoindre, et elle lui enleva quelques épis collés à ses vêtements quand on entendit, au loin, résonner une puissante cloche. Ils se regardèrent sans un mot, puis retournèrent à la ferme, sous une multitude de nuages gris recouvrant les Cévennes.

C’était comme si le tocsin avait assombri le ciel.

Mme Duval était sortie et s’apprêtait à appeler son fils quand elle le vit arriver. Au même moment, trois jeunes hommes arrivèrent en courant, venus tout droit du village protestant situé à huit cents mètres de là. Ils tenaient chacun un journal à la main. Le plus grand, animé par un vif enthousiasme, courut vers Jean et le prit par les épaules : « Jean, Jean, ils mobilisent ! » Il paraissait joyeux comme un enfant.

Il lui montra le journal, la première page sur laquelle figurait une photographie, légendée par « Jaurès assassiné », et suivie de « mobilisation générale ordonnée » en lettres capitales. Le sourire jusqu’aux oreilles, le jeune homme retourna ensuite vers les deux autres. Jean voulut le suivre, mais Louise le tira par le bras et lui dit, le visage marqué par l’incompréhension : « Mais… Jean, qu’est-ce que ça veut dire ?

- Ben, ils mobilisent, c’est la guerre.

- Et ça les réjouit ?! »

Elle serra son étreinte. Il la regarda dans les yeux, sans savoir quoi lui répondre. « Oh, Jean !

Viens avec nous ! » Il tourna la tête vers ses amis qui s’en allaient déjà.

Et pourtant nous irons, aveugles et confiants


Il prit la main de Louise pour l’emmener avec lui, mais elle la retira.


[…] comme si nous étions deux tout petits enfants.[2]


Alors il les rattrapa, et ils se rendirent sur la place du village, où s’amassaient déjà des jeunes hommes, impatients de découvrir le régiment dans lequel ils combattraient, et la date à laquelle ils partiraient : combien de temps après le 1er août 1914 ?

« Z’avez entendu ? » « Les Boches vont nous déclarer la guerre. » « Merde, pas en période de moissons ! » « Les gars, on est dans la même section ! » « Eh, qui c’est Jaurès ? » Lorsque Jean rentra à la ferme, Louise n’y était plus. Mme Duval lui demanda ce qui se passait, et il répondit que c’était vrai, qu’il partirait bientôt.




Il ressortit au moment où les cigales ne chantaient plus ; il ferait bientôt nuit. Louise était assise sur le rocher, face au soleil, face à leur champ, tournant le dos à la ferme et à Jean.

Elle l’attendait.

Elle ne bougea pas jusqu’à ce qu’il la couvrît de son ombre. Puis elle leva les yeux vers lui ; les larmes brillaient sur ses joues, contenant toute la lumière du soleil. Il s’assit et lui prit la main. « Pleure pas, dit-il en essuyant ses larmes. Ce sera pas long, tu verras. Ils disent que ça durera maximum trois mois.

- Qui ça ils ? Qu’est-ce qu’ils en savent ?

- C’est les journaux. Ils ne savent pas, ils supposent. Mais je vois pas pourquoi ça s’éterniserait.

- En trois mois, tu as largement le temps de te faire tuer… »

Il sourit et l’embrassa sur la joue.

« Mais j’me ferai pas tuer, ma Louise. On sera les Français et les Anglais contre les Allemands, comment veux-tu qu’on perde ?

- A quoi ça sert de se battre alors, si c’est si simple ? »

Il la considéra quelques secondes, puis arrangea une mèche de cheveux qui s’accrochait à ses larmes, et il passa son bras autour de ses épaules : « Tu sais quoi, dit-il avec son plus beau sourire, celui auquel elle ne pouvait résister. Dès que je reviens, je passe chez toi et on va directement à la mairie. Et ensuite à l’église. Tu verras, je serai avec mon costume de soldat, tout sale, tout abîmé, et toi tu porteras une belle robe de mariée !… Faudra juste que je pense à acheter les alliances avant. »

Elle rit doucement en regardant ses pieds. Il prit son visage entre ses mains et lui murmura un « je t’aime » à l’oreille, puis un second, un bleu azur, qu’il ne dit pas mais qu’elle lut dans ses yeux.


« N’oublie pas que je reviendrai… »




Serein, il s’éloignait d’un pas fier qui ne s’arrêta qu’à Anduze, où se trouvait la gare la plus proche, après avoir essuyé les larmes de sa mère et rassuré ses sœurs. Puis il les avait toutes embrassées une dernière fois, vêtu de son beau costume de soldat.

Il était l’heure.

Il rejoignit son régiment dans l’effervescence enthousiaste. Il y avait Jacques, il y avait Paul, et aussi Etienne. Tous étaient là, tous se réjouissaient.


Nous étions vingt, nous étions mille

Et nos sanglots d’amour s’en allaient vers la Ville.[3]


Le chef de gare leur indiqua le train à prendre, dans lequel ils montèrent sans tarder, pressés de quitter les Cévennes pour le nord où on les emmenait. Ils avaient prévu assez de bouteilles pour le trajet ; ils espéraient seulement en avoir encore pour là-bas.


Le train démarra, et Jean sentit les larmes brûler ses beaux yeux.




« Gagné !

- Merde, c’est toujours toi ! »

Etienne ramassa les cartes en affichant un ostensible sourire de satisfaction. « Vous me décevez, chers camarades. Je vous croyais plus forts que ça. Combien vous me devez, déjà ? » demanda-t-il d’un ton moqueur. Un soldat reposa son tas de cartes et s’en alla en maugréant, suivi de deux autres hommes. Anatole, sous son casque trop grand, essayait de comprendre pourquoi il avait encore perdu.

« Allez, qui joue ? demanda Etienne en brassant les cartes.

- Une dernière partie pour moi, ça commence à me…

- Les gars, y a le gros qui se ramène. »

Etienne ramassa les cartes et les rangea dans sa poche. L’adjudant râlait et bousculait ceux qui le gênaient, ceux qui n’étaient pas gradés, pour passer dans la tranchée trop étroite pour lui. Son gros ventre mettait sa ceinture à rude épreuve, et on se demandait si, finalement, la soupe ne pouvait pas être bénéfique pour certains. « Qu’est-ce que vous foutez ?! » hurla-t-il sur le groupe de joueurs. « Voyez pas qu’on a besoin de vous pour creuser les chiottes ?! Allez, tous au boulot ! » Il fit aussitôt demi-tour, ne voyant pas les regards moqueurs de ses subordonnés.

« Vas-y Etienne, c’est toi qui as gagné, dit Jean en frappant dans le dos de son ami.

- C’est vrai, à toi l’honneur.

- Vous êtes cons… »

Nonchalants, ils suivirent les traces de pas profondes qu’avait laissées l’adjudant. Alors qu’ils creusaient le sol boueux, on entendit une explosion et des « Planquez-vous ! ». Tous se baissèrent et se mirent à l’abri des sacs de sables, entassés en haut de la tranchée. Puis l’offensive prit fin et on évacua les blessés.


Tard le soir, les jeunes soldats profitèrent d’ouvrir les quelques bouteilles qui leur restaient. « Merde, les Boches y sont pas allés de main morte ! » répétait Jacques, en tenant sa jambe meurtrie par une balle allemande. Il jurait contre l’adjudant qui lui avait interdit de se rendre à la Croix-Rouge où, à ce qu’on disait, il y avait de jolies infirmières.

« Je suis sûr que c’est avec elles qu’ils se détendent.

- Qui, ils ? demanda Anatole.

- Les gradés, crétin. C’est pour ça que le gros s’amuse jamais avec nous. Il a de quoi se divertir beaucoup plus qu’avec nos cartes.

- Bon, puisque nous on n’a pas sa chance : qui joue ? »

Ils s’assirent en cercle, profitèrent du fait qu’Etienne était soûl pour lui donner toutes les mauvaises cartes. Puis finalement non, il ne jouerait pas avec eux. Il était capable de gagner même en étant ivre. « A ce point-là, je crois qu’on risque pas grand-chose », dit Paul en regardant Etienne, avachi, qui avait enfin cessé de rire pour maintenant être incapable de se mouvoir.

« On sait jamais, et justement, on va pas jouer avec un mec à demi mort d’ivresse.

- Fous le camp, Anatole, on est assez.

- Et Maurice, il joue pas ? »

Tous se turent, et Paul mit aussitôt une main devant sa bouche. Maurice… il avait servi d’exemple la veille.


Les charrettes, ce soir, en grelots aux chemins,

En fanaux cahoté, sont parties par la lande..

..Il ne passera plus de bon Samaritain.[4]


Il avait neigé ce matin. Un calme absolu régnait sur Verdun. Une étendue blanche recouvrait la totalité du front, sur lequel on mourait sans que les autres ne s’en aperçoivent, puisque les autres, oui, eux aussi mouraient.

Il avait neigé sur les soldats. Tout cela commençait à faire long… Gelé et ankylosé, Jean pensait qu’avec un peu de chance, on le prendrait pour mort et on lui foutrait la paix. Lui aussi avait été recouvert d’innombrables flocons qui, on aurait cru, représentaient par leur nombre infini tous les soldats qui avaient perdu la vie. Pourtant, l’étendue blanche et lisse ne garda cet aspect que peu de temps. Déjà, les signes de la guerre réapparaissaient et la neige fondait.

Pauvre couleur de la paix.

L’adjudant se leva en passant près de Jean, lui donna un coup de pied et demanda d’un ton sec : « Va vider ce seau, toi. » Alors le jeune soldat le prit et fut forcé de redevenir vivant pour obéir à l’adjudant. Lorsqu’il revint à sa place initiale, il pria pour que les Allemand attendent un peu avant d’attaquer. Et comme il ne trouvait pas ses amis, que certains avaient disparu depuis trop longtemps pour revenir, il se dit que bon, il pourrait enfin consacrer du temps au courrier :

« Ma chère Louise… tous autour de moi reçoivent des autorisations… ce sera bientôt mon tour… » Ah, il avait trop souvent écrit cette phrase, et elle ne se réalisait même pas ! « Ma chère Louise, je garde. J’espère que tu vas bien…que tout se passe bien…dans le Gard ? À la ferme ? Non, on s’en fout… Ça va de mon côté, je survis, mais comme je te l’ai dit, ça se terminera bientôt… oh, je sais pas quoi mettre ! » Il reposa son papier et sa plume, agacé et fatigué. Il lui revint en mémoire un jour de printemps, le dernier de mars, lorsque Louise avait trébuché contre une racine et qu’elle était tombée, sans qu’il pût la rattraper. « Ah ! Je me suis déplacé la rotule ! » avait-elle dit en essayant de se relever, et en remontant sa jupe jusqu'à l’articulation blessée.

« Mais non Louise, tu ne pourrais plus bouger ton genou.

- Regarde ! J’ai déjà un énorme bleu !

- Où ça ?

- Mais là, il crève les yeux ! »

Il avait bien regardé, mais il se souvint avoir répondu que : « Il n’y a rien, Louise… » Alors elle avait regardé, mieux, et s’était aperçue qu’il avait raison. Elle avait levé la tête vers lui, sa tête de petite fille, et avait ri comme quand on est gêné. Mais elle ne l’était nullement et, comme sa douleur avait disparu, elle avait prit Jean par la main pour qu’ils rentrent à la ferme.

Il ne put s’empêcher de sourire à ce souvenir, en espérant quand même que, jusqu’à présent, elle avait su faire attention à elle. Il reprit sa feuille et examina sa plume dans l’espoir qu’elle lui souffle quelques mots. Puis il se décida : « Bon, avec ça, ça ira très bien. Elle voulait que je sois poète, eh bien je le suis. » Il eut de la peine à terminer sa lettre car il restait peu d’encre, mais il parvint quand même à la signer, du moins, à ce qu’on puisse reconnaître ce qui devait être sa signature.

« Bon, à maman maintenant ! »




Un obus éclate, à droite, à gauche, on tire sur les soldats, les Français, les Allemands, les Anglais ; tous meurent, partout, tout le temps. Les membres tremblent, la respiration est coupée, le corps en sueur, les tranchées explosent, les cris résonnent, les cadavres jonchent le sol, la nuit est incapable d’interrompre le carnage. Un obus encore, à cinq mètres ! Les corps sont propulsés, brisés par la mitrailleuse ennemie, enfouis sous la terre, parfois encore en vie, les cœurs s’affolent, les soldats hurlent, les baïonnettes achèvent les mourants, les cris s’étouffent, les corps tombent, ils s’accrochent aux barbelés ; les cervelles giclent, le sang aveugle, la terre tombe du ciel, la chair se décompose, l’odeur asphyxie les soldats. Au loin, on croirait entendre le rire de Satan.

Jean se tient debout, courbé, les tympans assourdis, le souffle coupé, les membres paralysés :


- MAIS J’AI QU’VINGT ANS, PUTAIN ! J’AI QU’VINGT ANS !


Une explosion le projette et il atterrit lourdement sur le sol. La boue s’infiltre dans ses vêtements, l’odeur de sang bouche ses narines et sa jambe est coincée par un corps inanimé. « Mais qu’est-ce qu’il m’arrive ?! » Et ça recommence, encore, et encore, les obus éclatent, les corps pleuvent, la mitrailleuse déchiquette, la terre tremble, l’air étouffe. Les uns agonisent, les autres meurent, les casques volent, les corps se vident, les âmes expirent. Les soldats sont en sueur, la respiration coupée, les tympans brisés, le cœur battant, les jambes qui tremblent, et le sang, et les cris, et les explosions, et les morts !


On en est sûr maintenant : au loin, c’est Satan qu’on entend.


L’ondée a fait rentrer les enfants en déroute,

La nuit vient lente et fraîche au silence des routes,

Et mon cœur au jardin s’épanche goutte à goutte [5]


« Eh, le gamin, fais passer ! »

Il prit le bol qu’on lui tendait, et le renversa. « Merde, tu peux pas faire attention ?! » L’adjudant s’était levé. Le soldat aux yeux bleus ne disait rien.

« Laissez-le, enfin. Il n’a rien fait !

- J’ai pas d’ordre à recevoir d’un petit merdeux de caporal ! » hurla l’adjudant. Il se tourna vers tous ceux qui le regardaient. « Tous à vos postes ! Ou c’est vous qu’êtes en première ligne demain ! »

Tous s’exécutèrent. L’adjudant lança un regard noir au caporal, puis il prit Jean par le col et lui grogna à la figure : « Toi, c’est la dernière fois que tu fais le con. » Il s’en alla, puis on entendit jurer et quelques rires étouffés : le gros homme était retenu par la boue qui remplissait les tranchées, et dans laquelle il était lamentablement tombé.




Jean grelottait. La pluie traversait son uniforme et glaçait ses membres, privés de force. « Font chier ces Boches, et j’emmerde l’état-major. J’ai rien à voir avec tout ça, moi ! » pensait-il en silence.

Il voyait chaque visage s’apaiser à l’ouverture des lettres tant attendues. Mais lui ne recevait rien. Louise ne donnait aucun signe de vie, à croire que quelqu’un empêchait leurs lettres d’arriver à destination. Sa mère lui envoyait de nombreux colis mais peu de nouvelles. Jean se disait que c’était plutôt normal, étant donné qu’elle n’était pas bavarde. Contrairement à…

« La vache, j’ai un fils… »

Il tourna la tête vers le soldat qui relisait sa lettre, une main devant la bouche. « Pauvre gars, pensèrent les autres. Tu risques bien de crever avant de faire sa connaissance… »


La gloire du couchant s’en est allée,

Il a fait trop clair de lune sur la vallée,


On ne sentait plus ses pieds, car la pluie parvenait toujours à rentrer dans les bottes pour n’en plus ressortir. Elle s’engouffrait dans les vêtements et se répandait sur tout le corps, jusqu’à glacer un à un les membres des soldats. Puis soudain, les bruits de guerre retentissaient, au loin, et parfois tout près. Si près que l’on n’avait pas le temps d’avertir les soldats, dont les paralysés étaient projetés suivant la trajectoire des éclats d’obus, tandis que la terre boueuse se chargeait d’enterrer vivants ceux qui restaient dans les tranchées.


La ville s’est éteinte…et nous allons à pied…

à pieds percés aux graviers blancs de la vallée.[6]


La nuit était tombée. C’était l’heure de la soupe, mais cette fois, il y avait aussi du vin et des cigarettes. Un homme d’une quarantaine d’années vint s’asseoir à côté de Jean. Il tenait une tasse et la regardait en faisant la moue, l’air de dire « la soupe est froide, mais mon vin sera chaud. » Il but, leva la tête vers le ciel encore vide d’étoiles, puis se tourna vers Jean.

« Quel âge tu as, gamin ?

- Vingt ans.

- Ah merde. »

Il regarda l’intérieur de sa tasse, plutôt moitié vide que moitié pleine. Il en but une gorgée.

« Tu te réjouissais de partir, hein ?

- Ouais… On m’avait dit que ça serait comme un jeu.

- Ils t’ont pris pour un con, quoi. » Le vieux but ce qui lui restait de vin, et regarda Jean dans les yeux en approchant sa grosse tête : « On se souviendra de personne ici, crois-moi. On retiendra seulement ceux qui ont voulu faire la guerre, mais aucun de ceux qui la font. » Il prit son manteau et le mit sur ses épaules. Il se pencha en arrière afin de dévisager le jeune soldat :

« T’as une bonne tête, toi ; t’as une belle gueule… Comment elle s’appelle?

- Louise.

- Et t’es amoureux? » dit le vieux en souriant et en buvant sa tasse vide. « Ben oui, abruti », pensa Jean. Mais pourquoi ne lui répondait-elle pas ?

Tous deux levèrent la tête vers le ciel, ce toit si grand, capable de pluie et de neige, mais moins habitué à briller.


Je sais qu’elle est, par ces derniers beaux temps,

une âme, là-bas, dans les jardins,

à mi-chemin

de la côte et qu’elle m’attend.[7]




Ils se tenaient en rang, présentant les armes, attendant les ordres. Le lieutenant tenta de recouvrir de sa voix le vacarme constant : « Les Allemands ont pris le fort de Douaumont ! Pour y accéder, nous devons d’abord prendre les lignes ennemies, à cent mètres, puis nous serons renforcés par les 3e et 4e sections ! En position pour l’assaut ! »

« Ouais ben, y a pas que la référence de mon prénom qui est absurde… », pensa Jean en regardant autour de lui. Tous grelottaient. Quand ce n’était pas le froid, c’était la peur. Le lieutenant, perché sur la troisième marche de l’échelle, leva son arme et cria :

« Pour la patrie ! Pour la France ! En avant ! »

Les armes levées, hurlant les cris de guerre, tous escaladaient la paroi de la tranchée. Jean vit le vieux se lever et crier « Vive la France », puis tomber, touché par deux balles allemandes. Un autre, devant lui, effondré dans un cri étouffé. Les Anglais attaquent, eux aussi. La mitrailleuse des ennemis est en marche. Les soldats tombent, un à un, et les autres prient pour que ce ne soit pas eux les prochains, pas eux qui finissent la gueule dans la boue, à être piétinés ou servir de bouclier.


En pleurant le bois muet des ramiers,

Nous marchons vers la Mort dans le sang de nos pieds.[8]


Il y avait Jacques, il y avait Paul, et aussi Etienne. Tous étaient là, tous en pleuraient.

« Mettez vos masques ! Mettez vos masques ! »

Jean vit arriver le nuage de gaz. Il plongea sa main dans sa poche. « Mon masque ! Merde, mon masque, j’l’ai pas ! » Il retint sa respiration et fouilla ses vêtements, puis il se jeta sur un cadavre pour lui prendre le sien. Il tirait dessus, mais le masque restait accroché au tissu. Jean l’arracha d’un coup brusque et voulut se le plaquer sur le visage, mais il reçut au même instant une balle dans la jambe, et il hurla en inspirant du gaz mortel.


Nous aurions pu asseoir

au revers des fossés

nos corps fumants et harassés.

Nous n’avions rien à dire : nous n’avions pas d’espoirs.

Nous n’avions rien à dire : nous n’avions rien à boire.

Nous avons préféré la déroute

sans fin.

[…] Nous n’atteindrons jamais les villes de merveilles

qui ne sont que des noms

qui sonnent

les noms des villes qui sont mortes au soleil.[9]




« …gaz boche… tué plein, et… ces salauds… »

Sorti d’un long sommeil, Jean ne parvenait pas à ouvrir les yeux, et il n’entendait que des bribes de ce qui se disait autour de lui. Il tenta de se mouvoir, mais aucune force ne lui permettait de bouger. Il inspira, et une douleur atroce s’empara aussitôt de sa trachée, puis de ses poumons. La totalité de son appareil respiratoire brûla au contact de l’air, et l’empêcha ainsi de crier à ce supplice. Durant plusieurs jours et plusieurs nuits, ses brûlures le torturaient tellement qu’il n’osait plus respirer.

« Seigneur, je t’en supplie : sauve-moi, ou achève-moi ! »


Mme Duval avait tenu tête au pasteur, en affirmant haut et fort que son fils vivrait. Il était condamné à mourir, étranglé par le gaz, mais les prières de Mme Duval et sa chance insoupçonnée jusqu’alors le sauvèrent en une semaine. Ses blessures guérirent rapidement, si bien qu’on hésita à le renvoyer directement au front. On opta finalement pour une permission, et le jeune soldat rentra enfin à la maison.


C’était un jour d’octobre 1916, venteux, froid, humide. Et pourtant, il fut beau.




« Bonjour, monsieur Roland.

- Nom de Dieu ! Jean ! Mais t’es pas ?…

- Non. J’en reviens. »

Le vieux paysan le considéra comme s’il avait devant lui le fils prodigue, puis il se remit à couper ses bûches, la tête baissée. « J’ai pas oublié l’argent que je vous dois, à ta mère et à toi, hein. Mais c’est pas facile en ce moment…

- Je viens pas pour l’argent, monsieur. C’est pour savoir si… enfin… vous souvenez-vous de Louise ? » Le vieil homme leva la tête, l’air songeur.

« Louise… Louise ? La petite brune qui habite chez...heu…

- Oui, c’est elle. Est-ce que vous savez où elle est ? Il n’y a personne chez elle, et je la cherche depuis hier… »

Le paysan se remit au travail en faisant mine de réfléchir, puis il s’interrompit, s’essuya le front avec son avant-bras et dit : « Ecoute, va voir ma femme, elle saura mieux que moi. Je suis sûr qu’elle la connaît, cette Louise. D’ailleurs elle connaît tout le monde, je sais pas comment elle fait. »

Jean remercia hâtivement le vieil homme et se dirigea vers la vieille ferme. Il s’apprêtait à frapper à la porte d’entrée, mais la maîtresse de maison l’apostropha en s’accoudant à la fenêtre : « Mon p’tit Jean ! » Il sursauta. « Je croyais bien que je ne te reverrais pas ! Comme tous les autres, tiens… »

Il vint se placer devant la fenêtre, face à la vieille dame. Il lui demanda si elle savait ce qu’était devenue Louise, et où il pourrait la retrouver. Elle le regarda d’abord avec de grands yeux, puis s’excusa une seconde pour aller chasser le chat qui rôdait autour des carottes. Elle revint sans le regarder, en ajoutant une grande quantité de farine à sa pâte à pain, et elle marmonna d’une voix qui se voulait presque inaudible :

« Tu sais, depuis que vous êtes tous partis… On pensait pas que vous reviendriez. Et Louise, ben elle a pensé la même chose tu vois. Peut-être pas exactement la même chose, parce que, enfin, c’est des on-dit, mais ça n’empêche que j’ai entendu, moi, que… » Elle releva la tête et scruta les alentours afin de s’assurer que personne, à part Jean, ne l’écoutait. Lui-même peinait à comprendre ce qu’elle disait.

« Quoi ? Qu’avez-vous entendu ?

- Je n’ai pas qu’entendu, mais bon.

- Alors vu, je ne sais pas… Mais qu’est-ce que c’était ?… »

La fermière se pencha vers lui et murmura, distinctement cette fois : « On dit que c’est devenu une catin. » Elle se remit à sa pâte à pain en marmonnant : « C’est pas sûr, hein. Mais on l’a vue plusieurs fois en compagnie d’hommes, jamais le même. Alors forcément, on en tire notre conclusion… » Elle chassa à nouveau le chat.


« Elle déraisonne, ce n’est pas possible autrement » se disait Jean en se rendant au village. Il interrogea absolument tout le monde. La plupart ne lui répondaient pas, ils changeaient de sujet, mais les plus sincères donnèrent raison à la femme du vieux Roland. « Mais non, pas Louise », se répétait-il pour lui-même, alors qu’il entendait le contraire autour de lui. Quelque chose lui permettait encore de croire l’inverse de ce qui lui était dit, jusqu’à ce qu’il l’aperçût.

Là-bas.

Entre l’église qui avait sonné son départ, et la mairie qui l’avait envoyé à la gare, elle s’accrochait au bras d’un homme à l’allure aisée, son nouveau héros. Ils riaient, complices, l’air heureux.

Et ce matin pourtant, parce que c’était l’Été,

on avait cru les voir sourire en robe blanche ;

Et pourtant, ce matin, les cloches ont chanté

parce que c’était Dimanche…




Au domaine des Duval, le champ n’existait plus. Ravagé par la pluie et le vent, il s’était rabaissé à la hauteur de la boue. La ferme était cependant intacte. Aucune tuile ne manquait, ni un volet, pas même un animal. « Et maman est encore là », pensa Jean en contemplant son beau pays, celui qui, pourtant, l’avait sacrifié.

Les cigales se remettront bientôt à chanter.

Il repoussa les souvenirs des tranchées qui revenaient à la vue de la boue séchée. Le soleil brillait au-dessus de la demeure. Jean avait retrouvé sa mère, sa chambre, son lit, son confort. Rien n’avait changé à l’intérieur. C’est comme s’il était parti seulement la veille, car Mme Duval avait pris soin de la chambre de son fils comme s’il l’avait toujours occupée. Elle l’aurait entretenue à vie s’il l’avait fallu.

Il s’assit sur la pierre qui avait tant de fois soutenu Louise, dont le souvenir lui revint aussitôt.

À pas pleins d’eau, par les allées,

dans le sable mouillé


Il se leva, acharné, blessé, considéra le rocher et donna un coup de pied. Puis encore un. Et un autre.


du jardin

qui nous fut à tous deux notre rêve de Juin,[10]


Tournant la tête vers le soleil, il l’observa disparaître derrière les nuages jusqu’à ce que ses yeux en fussent abîmés.


Elle s’en est allée…




Louise rentra chez elle en courant lorsqu’elle apprit qu’il était revenu vivant. « Qu’est-ce que je fais ? Qu’est-ce que je fais ?! » se répétait-elle en s’imaginant qu’il les avait vus ensemble. Dès qu’elle ouvrit la porte de sa chambre à coucher, elle aperçut une pile de lettres posée sur sa table de chevet. Elle avait pourtant toujours été là, mais Louise ne l’avait jamais remarquée. Aucune enveloppe n’avait été ouverte.

Elle prit la première lettre, sur laquelle son nom avait été soigneusement écrit, d’une écriture qu’elle connaissait bien. Elle eut peur de l’ouvrir, pensant qu’elle contenait tout ce que Jean pensait d’elle s’il était au courant… maintenant qu’il était au courant. Ses doigts tremblèrent quand elle l’ouvrit, et la date lui sauta aux yeux : c’était seulement trois mois après son départ.

Je pense à celles qui seront,

Frêles et brunes au salon

À l’heure grise

Avant les lampes allumées

Petites robes, soies froissées,

Nos filles,

Je pense aux heures plus tard

Sonneuses lentes de départ

(…) portant leurs pas vers la mer

(…) dans leurs yeux clairs

De larmes.[11]

Le dormeur Duval [12]




Le lendemain, elle se rendit à la ferme. Comme personne ne vint lui ouvrir après qu’elle eut frappé, elle fit le tour en espérant le trouver. La porte de la cuisine était ouverte, alors elle entra. Elle s’apprêtait à l’appeler, mais Jean, qui l’avait aperçue, courut jusqu’à elle et dit sèchement :

« Tu te souviens quand même de moi, alors ?… »

Elle se retourna, le vit, toujours aussi beau, malgré les blessures qu’il tentait de cacher. « C’est gentil de passer, je pensais pas que je te manquais… Tu vois, je ne suis pas mort. Je t’ai même envoyé des dizaines de lettres qui te confirmaient que j’étais encore vivant. T’en n’as pas reçu aucune, quand même ?… » Silencieuse, elle baissa la tête. Il reprit : « Qui c’est, lui, le bourgeois à qui tu t’accrochais quand je t’ai vue, hier ? » Toujours aucune réponse. Il s’accouda au dossier d’une chaise. « Pensais-tu vraiment que j’étais mort, ou avais-tu déjà décidé de changer de fiancé ? » Elle longea lentement la table, puis dit : « Je n’ai jamais voulu changer de fiancé. Mais tu étais obligé de partir, et ça me faisait peur de voir à quel point tu ne te rendais pas compte du danger. Tu sais…un homme qui part à la guerre, c’est un homme qui ne revient jamais. Ou alors il revient, mais pas comme on l’aimait.

- Si tu m’avais aimé comme je t’aimais, tu aurais su espérer. Tu m’aurais attendu et tu m’aurais accepté, même défiguré.

- Jean, je ne pouvais pas t’attendre éternellement ! Oui, les trois premiers mois, comme tu m’avais dit, j’espérais que tu reviennes. Mais ça a duré plus longtemps, tu vois, ça fait déjà deux ans, et c’est vrai, je ne pensais plus te retrouver. Je ne voulais pas attendre quelqu’un qui ne reviendrait jamais.

- Et moi, alors ?! dit-il en frappant du poing sur la table. Qu’est-ce que je fais maintenant ?! J’ai aussi une vie à construire, je reviens de l’enfer, j’étais entouré par la mort, pas le sang, par les cris ! On était tellement impuissants qu’on aura tous crevé pour rien, parce que c’est plus les soldats qui se battent, c’est les chars et les mitrailleuses ! »

Il se tourna, mit une main dans sa poche et se passa l’autre sur le visage. « Je pensais à toi tout le temps… je me disais qu’on se retrouverait bientôt. Dans les tranchées, on avait tous une photo de notre fiancée. J’avais la tienne, tellement usée d’être regardée. Tous ceux qui avaient une autorisation pour rentrer nous racontaient les retrouvailles, et j’imaginais les nôtres… » Il se tourna pour la regarder, mais ses yeux restaient continuellement baissés. « Quand je vois la facilité avec laquelle tu m’as oublié, je comprends pas pourquoi tous les obus m’ont manqué. » Elle leva brusquement la tête, et s’écria :

« Ce n’est pas vrai ! ça n’a pas été facile de t’oublier ! Je n’ai pas voulu que…

- Tu aurais au moins pu attendre qu’on t’annonce officiellement ma mort avant d’aller t’amuser ailleurs ! Je suis resté fidèle, je n’arrêtais pas de penser à toi, et je me réjouissais à l’idée de te retrouver ! Oui, je sais, je ne serai plus le même, je ne suis peut-être plus celui que tu aimais ! Mais à ce que je vois, la guerre ne change pas que les soldats ! »

Il s’assit et appuya son front contre la paume de ses mains bandées. « Seul mon cœur a été épargné… et tu l’as détruit. »

Louise le considéra quelques instants, son pauvre héros, blessé, encore boiteux. Alors elle, la coupable, s’en alla sans bruit.




Il était deux heures du matin, il faisait nuit, il faisait froid. Une pâle lumière éclairait encore le bar. Un jeune homme aux yeux bleus était accoudé au comptoir ; il n’avait pas encore bu son premier verre. A côté de lui était assis un habitué des lieux avec, pour le moment, cinq bouteilles vides devant lui. Largué le jour de son départ pour le front, il s’était retrouvé en première ligne dès le premier affrontement. Il était blessé de partout jusqu’à ce que Verdun manque de l’achever, et qu’on le renvoie enfin chez lui. On pensait qu’il était devenu fou parce qu’il buvait, mais non, il avait véritablement perdu la raison.

« Encore un… un verre, monsieur ! »

Il sursauta, se retourna et fixa le vide avec de grands yeux apeurés. Puis il tourna tranquillement son regard vers Jean, qu’il venait d’apercevoir et qui n’accordait aucune attention à ce qui se passait autour de lui. « Eh, commença l’ivrogne. Eh, toi aussi tu penses à elle ? » Il appuya sa tête contre son poing. « J’crois que ça sert à rien…Tu vois, on crève là-bas depuis deux ans et elles, elles nous…elles nous maltraitent quand on revient. Toi, t’y es pas là-bas ?… » Jean leva la tête, puis le considéra.

« Non.

- Et elle ?

- Ben, elle non plus.

- Mais non, peuchère ! J’te demande si elle t’a lâché. »

Jean but une gorgée d’alcool avant de répondre un « ouais » indifférent. L’ivrogne se leva mais faillit tomber, alors il se rassit sur son tabouret. « Pauv’ gars, t’es comme moi. T’imagines si en plus t’étais au front ?

- J’y retourne dans deux jours.

- Deux jours ?!

- Ouais. Plus que deux jours», répondit-il en triturant son verre.

L’alcoolique renifla bruyamment, puis tourna un regard presque bienveillant sur Jean : « Deviens fada, comme moi. Peut-être qu’ils t’emmerd’ront plus, après… » Il commanda un autre verre, que le serveur lui refusa, réclamant encore une fois qu’il le paie. Jean sortit un billet pour eux deux, puis s’en alla, suivi des yeux par le pauvre ivrogne.




Il était allé marcher dehors, errer dans la campagne cévenole, sans vouloir retourner à la ferme, qu’il était pourtant sûr de ne plus jamais revoir après son départ. Il savait qu’il ne pourrait pas dormir, constamment réveillé par les coups de sifflet et les « baïonnettes au canon ! » qu’il entendait dans ses rêves. Il savait qu’il les retrouverait bientôt. Il repensa aux amis restés là-bas, face au gaz, aux fusils-mitrailleurs, aux lance-flammes, et il se dit que, finalement, être fusillé pour désertion n’était peut-être pas une mauvaise alternative. Lorsqu’il se décida à rentrer, au petit matin, Louise l’attendait dans l’entrée de la ferme. Elle souriait, comme autrefois, avec un peu d’hésitation. Elle lui tendit une lettre qu’il parcourut rapidement.

« Mais…quoi ?! Comment ça se fait que…

- C’est définitif, tu ne retournes plus là-bas.

- Même ceux qui ont perdu un bras doivent y retourner ! Pourquoi pas moi ? demanda-t-il en relisant la lettre, incrédule.

- Je t’ai trouvé une solution. » Elle baissa les yeux. « Je veux pas que tu penses que je ne t’aime plus. Maintenant que tu es revenu, je ne veux vraiment pas que tu partes une seconde fois et que je te perde vraiment… » Il détacha ses yeux de la lettre, attendri. Mais au même instant, il se remémora Louise avec le bourgeois, la première fois qu’il l’avait revue, depuis deux ans qu’il rêvait de ce moment. Et pourtant, il n’arrivait déjà plus à lui en vouloir.

« Comment as-tu fait ?

- Je t’ai déclaré inapte, dit-elle en relevant les yeux vers lui.

- Inapte à quoi ?

- Ben, tu m’as dit que ton cœur avait été détruit, non ?… »

Il sourit, admirant ce visage enfantin.

« Et sérieusement ?…

- Eh bien … je me suis arrangée avec le maire », répondit-elle en souriant timidement.

Ses yeux semblaient s’être éclaircis. Les larmes, peut-être. Comme il insistait pour savoir comment elle avait évité son retour vers l’enfer, elle prit sa main qu’elle scruta en répondant : « Mes parents lui ont cédé une partie du bétail.

- T’as pas fait ça ?…

- Evidemment : tu vaux bien plus qu’une vache ! Et puis on fera avec ce qui nous reste, tu sais, on n’est pas ruinés. »

Il admira ses yeux, elle fit de même. Puis il la prit dans ses bras et la serra tendrement, songeant que ce n’était plus qu’une question de temps.


Vous êtes venue…

Tout mon rêve au soleil

n’aurait jamais osé vous espérer si belle…

et pourtant, tout de suite, je vous ai reconnue.[13]




On le cherchait pour lui annoncer qu’Etienne et Paul étaient revenus. Il n’était pas dans la ferme : Louise et lui étaient retournés « faire les épouvantails », comme disait Mme Duval en levant les yeux au ciel. On les apercevait à l’orée du champ, qui avait déjà commencé à reprendre vie, alors que le pauvre banc de leur vieillesse était en ruine. « C’est pas grave, on le réparera », avaient-ils dit. Et pour le moment, il leur restait le rocher car, oui, ils préféraient s’occuper de leur jeunesse.

Jean était couché sur le dos, le regard perdu dans le ciel qui, au fond, change beaucoup entre deux façons de le contempler. Louise avait posé sa tête sur son ventre, et elle regardait la ferme, au loin, si heureuse de savoir qu’elle y avait à nouveau une place. Elle se redressa et se tourna vers Jean d’un air narquois :

« T’as assez côtoyé les Allemands, tu parles leur langue maintenant…

- Ah non, sûrement pas.

- … Johann. »

Elle rit. Il lui jeta un épi à la figure, sans conviction.

« Non, m’appelle pas comme ça.

- Ou Hans. Comme le conteur, là : Hans Christian, heu…

- Ouais, Andersen. Je préférais quand tu me parlais de La Fontaine, quand même. »

Elle prit un épi de blé et le suspendit au dessus du visage de Jean, qui l’attrapa avec sa bouche d’un mouvement vif. Louise sourit et s’allongea contre lui.


Vous voici revenue,

par le chemin des noisetiers,

vers la maison de notre amour abandonné.[14]





Fin


Elise Vonaesch, mars 2017


- - - - -

[1] Alain-Fournier, Conte du soleil et de la route, 1905


[2] Alain-Fournier, Sur ce Grand Chemin gris…, 1905


[3] Alain-Fournier, Adolescents, 1905


[4] Alain-Fournier, Adolescents, 1905


[5] Alain-Fournier, L’Ondée…, 1905


[6] Alain-Fournier, Adolescents, 1905


[7] Alain-Fournier, Sous ce tiède restant…, 1905


[8] Alain-Fournier, Adolescents, 1905


[9] Alain-Fournier, Chant de route, 1905


[10] Alain-Fournier, Et maintenant que c’est la pluie, 1906


[11] Alain-Fournier, Je pense à celles… 1904


[12] Référence au titre du poème de Rimbaud Le dormeur du val


[13] Alain-Fournier, A travers les étés… 1905


[14] Alain.Fournier, Dans le chemin qui s’enfonce… 1906

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