• Aefram

Publication #2 [Léa]

C'est au tour de Léa, étudiante en master, de publier un texte sur le site de l'Aefram ! Vous trouverez le texte en fichier PDF dans ce dossier Google Drive.


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Et au matin le coq chantera

Lea Mahassen


Le noir. La sécheresse. La solitude. La queue d’un rat qui disparaît sous une paillasse à demi moisie. Un quignon de pain inlassablement remâché pendant des semaines. Comment Luigi avait-il bien pu en arriver là ? Il n’en savait rien. D’ailleurs, à chaque fois qu’il essayait de repenser à Héloïse, un morceau de son visage s’en allait rejoindre les abîmes de sa mémoire perdue. Pourtant, Dieu sait s’il l’avait observée durant ces longues heures où elle faisait la lecture à Adrien ; où elle le caressait des yeux ; où elle l’embrassait du regard en l’emmenant toujours plus loin. Mais tout cela n’avait plus d’importance aujourd’hui.


Luigi entendit soudain un bruit qui lui était familier. Une goutte. Puis une autre. Une troisième. Elle était de retour, enfin. C’est curieux, se dit-il, on dirait qu’elle me fuit. La pluie ne voulait-elle donc plus de lui ? Il demeura quelques minutes hébété face à ces interrogations, plus seul que jamais. Des pieds s’approchèrent lentement de lui, lourdement. Il les reconnaissait très bien. Il appela le propriétaire des pieds d’une voix mal assurée :


« Gardien ? Gardien, s’il vous plaît ! »


Le gardien s’arrêta devant sa cellule et le regarda d’un air glauque. Ses yeux vitreux l’interrogèrent vaguement, ce que Luigi prit pour une question claire, à laquelle il fut heureux de pouvoir apporter une réponse :


« Je ne dors pas, parce que je n’arrive pas à entendre la pluie. Cela paraît idiot, n’est-ce pas ? Pourtant c’est vrai, elle m’empêche de dormir, car elle ne me permet pas de l’écouter. Depuis tout petit, j’ai toujours adoré la pluie, elle a accompagné chacun des moments importants de ma vie. Par exemple, quand je… Gardien ? Vous m’écoutez ? Sûr ? Bon. Où est-ce que j’en étais ? Ah oui, comment tout ça a commencé. Quand je dis ²ça², je ne parle pas de la manière dont j’ai atterri ici. Ça, je n’en parlerai pas ; pas que cela me gêne, mais ce n’est pas très important, je veux dire, ce n’est pas l’événement qui m’a le plus marqué. Non, ce qu’il faut que je vous raconte, c’est tout le reste, c’est avant. Dites, c’est possible d’avoir un peu d’eau ? Je meurs de soif… Vous m’écoutez en fait ? Non, bien sûr… ça ne fait rien. Ça vous ennuie si je continue de vous parler ? Je ne sais pas trop comment l’expliquer… votre présence, je veux dire, le fait qu’il y ait quelqu’un en face de moi m’apporte un peu de réconfort. J’ai du mal à supporter le silence. C’est plus fort que moi, il faut que je le remplisse coûte que coûte. Merci pour le verre d’eau, ça va mieux. Gardien ? Vous êtes là ? Bon alors voilà. »



L’Oiseau


Tout a commencé un jour de canicule. Je m’en souviens très bien, c’était le 18 août 1959, j’avais six ans. J’étais dans ce parc, vous savez, celui d’où on voit bien le grand immeuble rouge. Celui où il y a une fontaine au centre. Cette fontaine, justement, elle était à sec ce jour-là. Il devait faire au moins quarante degrés. J’étais sorti me promener avec maman, elle avait mis sa robe verte, celle qui allait si bien avec ses joues toutes roses. Lorsque nous sommes arrivés devant la fontaine, maman m’a assis sur le rebord et a sorti de son sac le petit voilier en bois qu’elle avait apporté. Elle m’a dit de jouer gentiment, qu’elle allait s’asseoir sur un banc pour mieux me regarder jouer. Elle m’a enfoncé sur la tête un petit chapeau de tissu sur lequel elle a déposé un baiser. Puis elle s’est éloignée de moi. Encore aujourd’hui, bien que je fouille de toutes mes forces dans ma mémoire, je ne distingue aucun banc près de la fontaine. Juste un grand arbre, un homme en complet marron et le chapeau de ma mère qui disparaît derrière les branches du chêne.


Je me mis donc à jouer « gentiment » et j’imitai le bruit du moteur de bateau dans la fontaine vide. Il était deux heures de l’après-midi et le parc était désert. Au bout d’une heure, je n’avais plus très envie de faire le capitaine de bateau et je tentai de penser à une autre activité plus divertissante. Soudain, j’eus l’impression que l’on m’observait. Je me retournai, mais ne vis rien du tout. J’avais beau regarder de tous les côtés, à chaque fois que je croyais tenir quelque chose, la forme indistincte s’enfuyait et me laissait à nouveau seul. Je décidai alors de me coucher par terre pour me reposer un peu, car je ne pouvais plus supporter le poids de ma tête. Mes yeux commençaient à sortir par mes oreilles et ma bouche se remplissait de sable au fur et à mesure que les secondes passaient. Mes pensées prenaient le large et je divaguais en essayant de trouver un milligramme de fraîcheur caché au fond de mon corps. L’air me paraissait salé, mes lèvres se transformaient peu à peu en pierre et ma langue commençait à couler lentement dans ma gorge. Je ne respirais presque plus, quand, tout à coup, je sentis quelque chose se poser sur mon front. On aurait dit le bec d’un oiseau. L’oiseau - ou du moins ce que je croyais être un oiseau - piqua ma joue de manière insistante, régulière, puis s’attaqua à ma bouche et à mes oreilles. Enfin, il vint me lécher les paupières et me força à ouvrir les yeux. Ils étaient endoloris, des braises pleuvaient sur ma rétine. Je découvris que ce que j’avais pris pour un oiseau était en fait une averse naissante. Les gouttes d’eau ne me piquaient plus, elles me caressaient et me rassuraient. Ne me regardez pas comme ça gardien, je suis sérieux, je les entendais me parler. Elles me consolaient et me disaient que, désormais, j’étais tiré d’affaire, que plus rien ne pouvait m’arriver. Alors j’ouvris la bouche et je bus toute l’eau que je pus attraper. Je me mis à tourner sur moi-même, ivre de joie d’être revenu à la vie. Les feuilles d’arbre brillaient sous le soleil qui commençait déjà à revenir derrière un nuage. Je riais et je chantais, heureux de n’être plus seul, lorsque ma mère accourut vers moi, affolée, des larmes dans les yeux. Je ne comprenais pas pourquoi elle pleurait et j’essayais de lui raconter l’oiseau métamorphosé en gouttes de pluie, mais elle ne m’entendait pas. Elle ne faisait que me serrer convulsivement contre elle en sanglotant et en me répétant qu’elle était là, que tout allait bien et qu’elle m’assurait qu’elle n’était partie qu’une dizaine de minutes. J’étais sur le point de lui dire que j’avais appris à lire l’heure depuis presque une semaine et qu’il me semblait qu’elle s’était absentée plus de deux heures, lorsque je compris que maman ne m’écoutait plus, et ce depuis longtemps, bien plus longtemps que le début de la promenade. M’avait-elle jamais écouté d’ailleurs ? Je ne voulais pas la contrarier et je me tus. Cependant, au moment de me mettre au lit, je repensai à l’oiseau et je me promis de le retrouver pour le remercier.


Mais tout cela n’a plus d’importance aujourd’hui, car j’ai tué la pluie.



La Montgolfière


Maman est morte à l’automne 1965. À l’époque, le médecin avait diagnostiqué une angine de poitrine mal soignée ; moi je savais. Je connaissais l’homme au complet marron. J’avais vu le sourire de ma mère au parc. J’avais aussi vu ses larmes au début de l’été, lorsqu’elle m’avait emmené à la mer à l’improviste, sous prétexte que j’avais besoin de changer les idées noires qui obscurcissaient mon joli front. Je savais que c’était son chagrin qui l’avait tuée et que non seulement je n’avais pas été là pour la secourir, mais que je n’avais pas non plus réussi à me rendre visible à ses yeux pour qu’elle se rende compte qu’elle n’était pas toute seule, qu’elle avait un fils qui ne demandait qu’à l’aimer. Si seulement elle avait bien voulu… Je ne savais pas ce qui m’arrivait, j’avais l’impression de perdre pied et en même temps, c’est curieux, je me sentais comme plus léger. Je n’avais plus de poids, plus de consistance. Toutes sortes de personnes venaient me proposer leur aide, pourtant aucune ne me donnait le sentiment d’être sincère avec moi. J’étais une masse inerte, inutile et encombrante. Ils étaient tous embarrassés de me voir ainsi, au milieu de rien, seul, terriblement seul ; car c’est laid, la solitude, si laid qu’on voudrait pouvoir détourner les yeux sans que personne ne s’en aperçoive et courir à toutes jambes pour échapper à cette vision d’horreur qui nous hante. Quand il est en détresse, l’homme est tellement laid, tellement seul, que même ses semblables ne le reconnaissent pas, lorsqu’ils ont le courage de croiser son regard vide. J’avais douze ans et je n’attendais plus rien, sinon qu’une voiture veuille bien dévier sa route pour venir percuter mon corps maigre et disgracieux. Je n’avais jamais eu de père. Mes grands-parents maternels avaient tourné le dos à ma mère le jour où elle leur avait annoncé qu’elle aurait un enfant toute seule. Le lendemain de sa mort, je vis entrer dans sa chambre un couple de quinquagénaires, choqués et effrayés. Surtout elle. Lui arrivait encore plutôt bien à se contenir. Mais elle… Elle était livide, ses yeux étaient jaunes et le peu de cheveux qui lui restait était tiré en arrière et attaché en chignon, si bien qu’au lieu de paraître la cinquantaine d’années qu’elle devait vraisemblablement avoir, on lui aurait facilement donné quatre-vingt ans. Ils approchèrent du lit de ma mère sans un mot et passèrent leurs mains sur son front, comme s’ils voulaient s’assurer que la fièvre de leur unique enfant avait bien baissé. Ils ne m’accordèrent qu’un bref regard gêné avant de quitter hâtivement la pièce. De toute évidence, jamais ils n’avaient eu l’intention, ainsi que je l’avais cru - et espéré peut-être - de m’emmener avec eux dans la fabuleuse maison de campagne que maman m’avait si souvent décrite avant que je m’endorme. Avec eux s’envolait ma dernière chance de passer ma vie auprès des miens. Cela m’attristait-il ? Pas vraiment, au fond ; car hormis ma mère, je n’avais jamais réellement eu de famille.


Le jour de l’enterrement, l’horizon n’avait pas de couleur. Il semblait avoir pâli de lassitude et d’épuisement, à force d’écouter les lamentations et les prières d’une femme délaissée. Elle était encore jeune et pourtant, cette jeunesse était un poids, elle qui n’avait plus rien à espérer de la vie. Nous étions trois : le rabbin, ma mère et moi. Plus je regardais s’enfoncer le cercueil dans la terre, plus je me sentais partir vers le ciel. Pour la rejoindre ? Non. Cela aurait bien été la dernière chose à me traverser l’esprit à ce moment-là. Mourir, oui, pour me débarrasser de cet amas de cellules dont je ne savais trop que faire. Être auprès d’elle, non. Il était temps qu’elle me libère. Une petite bruine se mit à cracher sur l’abîme qui accueillait ma mère, et mes larmes, comme par enchantement, réussirent enfin à jaillir de mes yeux, moi qui ne pleurais plus depuis bien longtemps. Je sentis alors que je lâchais du lest et que mon corps trouvait sa place dans l’espace qui l’appelait. À la manière de ces grandes montgolfières colorées, je m’envolais dans le ciel redevenu bleu…


Mais tout cela n’a plus d’importance maintenant, car j’ai tué la pluie.



L’Oranger


J’avais tout juste quinze ans lorsque j’ai rencontré Adrien. Il était solaire et engageait facilement la conversation avec tout le monde. Moi qui étais aux antipodes de ce caractère fort, je l’enviais et l’admirais à la fois. Un jour que je quittais l’école, il me demanda de l’attendre pour faire un bout de chemin avec moi. Surpris et un peu effrayé, je m’arrêtai néanmoins. Il me parla de son père, François, qui donnait des cours de soutien scolaire. « Il n’a pas toujours fait ça. En Bretagne, il était pêcheur. Nous habitions une petite maison près du port du Guilvinec. Il m’a très vite enseigné à pêcher au casier et à la ligne ; ce que j’ai toujours adoré, moi, c’était l’aider à construire des barques ! Les odeurs, la peinture… ce sont de beaux souvenirs. » Je l’écoutais et j’avais moins peur de lui. Je ne parvins cependant pas à lui parler de moi ou de mon passé. En rentrant à l’orphelinat des Bienheureux ce jour-là, je ne me sentais plus du tout perdu, comme si le silence assourdissant qui régnait dans ma tête s’était calmé et que je pouvais enfin m’entendre penser à nouveau. Ce curieux sentiment ne me quitta pas de la soirée et je passai la première nuit sereine depuis la mort de ma mère. Les jours suivants, Adrien prit l’habitude de me garder une place sur son banc et nous fîmes très souvent la route ensemble pour rentrer. Un soir, il me proposa de passer par le bord du fleuve. Lorsque nous arrivâmes, il m’emmena dans une cabane en bois près de la rive. Là, je découvris, stupéfait, une coque de voilier. « Il y a déjà quelques mois que j’y travaille, me dit-il, mais je ne suis pas encore satisfait de la couleur. Je voudrais que le bois soit d’un bleu qui se confonde avec les eaux vertes du fleuve. Je ne parviens pourtant pas à trouver le mélange adéquat. Tu voudrais bien m’aider ? » Et c’est ainsi que pendant plus de trois mois, je m’attelai au chantier d’Adrien. Il m’enseigna comment appliquer les couleurs sans qu’elles se mélangent et me raconta ses souvenirs de Bretagne. Au fil des semaines, je réussis à m’ouvrir à lui. Je lui racontai les yeux de ma mère, sa bouche, son parfum. Je lui parlai de l’homme au complet marron, du chêne et de la fontaine. Enfin, j’abordai le sujet de sa mort et je me livrai à lui sans réserve. J’avais l’impression de déchirer une à une les enveloppes qui protégeaient mon cœur depuis dix ans. Adrien m’écoutait, sans parler. Il ne jugeait rien, ni moi, ni ma mère, ni notre vie d’avant. Il se contentait de me sourire d’un air bienveillant.


Le 17 janvier 1969, j’arrivai dans la cabane un peu en avance. Adrien n’était pas venu en cours l’après-midi et je pensais que je le trouverais à travailler sur le voilier ; mais ce soir-là, je fus le premier. Je décrochai la bâche du voilier et je découvris la coque enfin terminée. Adrien avait dû la finir durant la journée et je craignais bien qu’il ne vienne plus de la soirée. Il avait baptisé notre voilier L’Oranger. Pourquoi ? Je l’ignore encore. Le souvenir que je garde de cette soirée est une odeur de pluie mêlée à de la térébenthine. Adrien ne viendrait pas ce soir-là et j’avais froid. J’étais seul, sans lui. J’avais soudain compris ; et Adrien aussi avait compris, car je vis son visage apparaître dans l’encadrement de la porte. Il souriait…


Mais tout cela n’a plus d’importance aujourd’hui, car j’ai tué la pluie.



Les Embruns


Je vivais avec Adrien une histoire hors du temps et des lois. Nous nous suffisions l’un à l’autre et les courts moments de séparation m’étaient aussi insupportables que l’absence de l’oxygène que m’apportait son souffle léger. Nous nous voyions aussi souvent que possible. Un jour, il m’annonça qu’il devait partir à Paris pour étudier la philosophie et l’histoire. « Je ne pars pas sans toi », me dit-il. Je fis donc mes bagages et quittai la pension de Mademoiselle Sophie dans l’insouciance de mes vingt ans.


Durant presque douze ans, nous dissimulâmes notre relation à ses proches comme au reste du monde. Paris nous promettait un peu plus de liberté, d’anonymat surtout ; mais le regard des gens est le même où que l’on aille. Adrien se sentait sans cesse épié. L’angoisse le prenait si fort qu’il se réveillait parfois en pleine nuit, baigné de sueur. Il développa de l’asthme et devint plus renfermé. Il souriait moins souvent et je sentais que déjà les beaux jours de notre couple s’en allaient rejoindre le tiroir des souvenirs. Plusieurs fois, je tentai de le convaincre que nous pouvions être plus forts qu’eux, que rien ne devait nous empêcher d’être heureux. Il semblait y croire l’espace d’un instant. Tandis qu’il terminait sa licence, j’étais quant à moi sur le point d’être engagé chez l’imprimeur qui m’avait pris en apprentissage. Pourtant, plus je réfléchissais, plus je me rendais compte que Paris n’avait tenu aucune de ses promesses. Adrien semblait s’être considérablement affaibli durant les semaines qui avaient précédé ses examens finaux. J’arrivai donc à la conclusion que notre bonheur se trouvait loin de la capitale. Lorsque je lui en parlai, il refusa d’abord, à cause du poste que me proposait l’imprimerie. Puis, quelques discussions plus tard, notre décision fut prise : nous quitterions Paris le mois suivant. Adrien avait hérité de ses grands-parents une maison au bord de l’océan. Il raconta à son père qu’il s’y installait pour écrire une thèse sur la philosophie allemande du 19ème siècle. Lorsque ce dernier lui demanda pourquoi j’emménageais avec lui, il répondit vaguement que c’était une situation provisoire, le temps que je trouve un emploi dans la région. « Il va bien finir par se rendre compte de quelque chose, tu ne crois pas ? » lui demandai-je un soir. « Je pense qu’il a toujours su », me répondit-il en souriant tristement.


Notre existence dans la maison des Embruns était douce et sans nuage. Enfant, j’avais pris l’habitude à l’orphelinat de me lever tôt le matin ; aussi, j’allais très souvent acheter du pain au village et je préparais le petit déjeuner avant qu’Adrien ne se lève. Je voulais que notre quotidien soit simple, que rien ne lui pèse. J’étais convaincu qu’ainsi il retrouverait le sourire. Il se levait tard, de plus en plus tard et ne disait pas grand-chose pendant que nous buvions notre café. L’après-midi, il s’enfermait dans son bureau pour écrire, tandis que je dévorais l’immense bibliothèque du salon. Vers cinq heures du soir, nous sortions nous promener sur la plage. C’était le moment que je préférais. Le ciel un peu nuageux semblait vouloir protéger les yeux d’Adrien et ne montrait que de pâles rayons de soleil. L’océan se balançait doucement, tandis que nous foulions le sable d’un pas léger. Très souvent, nous rencontrions une courte averse sur le chemin du retour. Nous courions alors nous mettre à l’abri dans la crêperie de la place Saint-Gildas. Nous parlions de tout, surtout d’avenir. Nous faisions sans cesse des projets ! Adrien envisageait d’écrire un livre pour de vrai que je serais chargé de vendre à un imprimeur, lequel serait emballé par le manuscrit et voudrait du même coup me prendre à l’essai ! Je le voyais rire…


Mais tout cela n’a plus d’importance maintenant, car j’ai tué la pluie.



L’Araignée


Malheureusement, la légère amélioration que j’avais cru constater dans sa santé se dissipa bien vite pour laisser place à une lente descente aux enfers. On ne comprenait pas ce qu’il avait. Il vomissait très souvent, ne cessait de tomber malade sans côtoyer de personnes véritablement contagieuses et s’affaiblissait de minute en minute. Nous fûmes obligés de prévenir son père, qui accourut immédiatement à son chevet. Ensemble, nous le menâmes chez une dizaine de médecins ; aucun ne sut exactement poser un diagnostic sur son état. Le dernier, cependant, tint un discours qui nous glaça : « Adrien souffre, c’est incontestable. On dirait pourtant qu’il se punit, comme si son organisme cherchait à se détruire cellule par cellule pour extraire quelque chose qui le ronge. Son corps ne l’accepte plus, il rejette tout ce qui vient de lui-même. Cherchez à savoir ce qui le torture. » Pas un mot ne fut prononcé jusqu’à notre arrivée à la maison. Une fois Adrien couché, François m’emmena dans le salon et m’ordonna de quitter Les Embruns sur-le-champ. « Mon fils n’a que trop pâti de votre… lien. Je sais que tu éprouves pour Adrien une affection profonde, mais si réellement tu tiens à lui, tu dois le laisser en paix. Sans cela, il est perdu. » Je ne savais que répondre à cette injonction. Mes oreilles bourdonnaient et je sentais le sol se dérober sous mes pieds. Étais-je vraiment la cause de son mal-être ? N’étais-je donc plus capable d’assurer son bonheur ? Si tel était le cas, il fallait que je le fuie au plus vite pour le sauver. Je demandai à le voir une dernière fois. Son père jugea préférable que je profite de la nuit pour ne pas le perturber davantage. « Que lui direz-vous au sujet de mon départ ? » l’interrogeai-je, inquiet. « Ne t’inquiète pas. Je lui dirai que tu as compris ce qui était bien pour lui », me répondit-il dans un sourire confiant. C’est ainsi que je laissai derrière moi la seule personne qui ait jamais compté à mes yeux en dehors de ma mère. En refermant la porte derrière moi à l’aube, les larmes coulaient sur mes joues sans s’arrêter. Je résolus de m’installer dans un endroit où je pourrais, de loin, espérer la guérison de mon unique amour. Je louai une chambre dans un petit hôtel à quelques kilomètres du village. Elle était étroite, les murs un peu sales et la fenêtre minuscule. Rien à voir avec l’intérieur coquet de mon ancienne demeure. Mais rien ne m’intéressait plus désormais, hormis la santé d’Adrien. La première nuit fut terrible. Le lit était trop grand, trop froid, trop vide pour moi tout seul. Je passai les longues heures qui me séparaient du matin recroquevillé dans un coin des draps, presque sans respirer. Au lever du jour, je me sentais n’être rien. On m’avait, une seconde fois, ôté toute ma substance pour n’y placer que du vide. Je m’accommodai pourtant de ce que je prenais pour une pénitence. Je me rendis tous les jours chez l’épicier du village pour faire quelques courses et demander régulièrement des nouvelles du jeune homme malade dont tout le monde parlait. Rien n’indiquait un mieux dans son état. Plusieurs semaines passèrent ainsi. Je pensais toute la journée à lui. Un soir, je n’y tins plus. Je pris ma bicyclette et pédalai jusqu’aux Embruns. Je restai caché derrière un muret durant trois bons quarts d’heure ; soudain, il apparut dans le salon mal éclairé. Il était maigre, pâle et semblait épuisé. Ses yeux, surtout, me choquèrent profondément. D’ordinaire si lumineux, si rieurs, ils étaient ce soir-là complètement éteints. Je m’approchai doucement jusqu’à la porte vitrée. Je distinguai alors ses lèvres grises et ses jambes presque transparentes. La fièvre et la nausée se lisaient sur ses traits et tout son être transpirait la mort. Le mal d’Adrien avait tissé sa toile à l’intérieur de lui comme une araignée et attendait le moment propice pour le dévorer. J’aurais voulu lui offrir chacun des battements de mon cœur, les injecter directement dans sa poitrine pour que son cœur se remette à danser. J’étais paralysé devant ce spectacle atroce, lorsque le coup de grâce me fut porté. La porte du séjour s’ouvrit sur une jeune femme brune, élancée, qui alla s’asseoir à côté de lui. Elle souriait en lui faisant boire une tasse de thé. Je n’entendais pas ce qu’elle lui racontait, mais ses lèvres s’agitaient si vite qu’elles me donnaient le vertige. Qui était cette étrangère ? Que faisait-elle auprès d’Adrien ? Était-il possible qu’il m’ait oublié ? Toutes ces questions se bousculaient dans mon cerveau. J’avais besoin de réfléchir. J’avais surtout besoin de dormir. Je m’arrachai donc à la fenêtre d’Adrien et repris ma bicyclette. Je m’endormis rapidement, d’un sommeil noir et sans rêve. Le lendemain, j’utilisai le téléphone de l’hôtel et composai le numéro des Embruns. Ce fut François qui répondit. Je lui demandai sans détour qui était la fille qui habitait chez eux. Il sembla gêné et me répondit qu’elle était sa nièce. Je ne le crus pas, alors il se décida à me livrer la vérité : « Elle s’appelle Héloïse. C’est une amie d’enfance d’Adrien. Je lui ai demandé de venir le lendemain de ton départ, car il te réclamait et je ne parvenais pas à le calmer. Tout va bien maintenant. Elle s’occupe de lui et je crois qu’il est sincèrement attaché à elle. La vie a repris son cours et tout est redevenu normal. Après tout, Luigi, il ne pouvait pas en être autrement. Votre histoire a duré trop longtemps. Il était temps que les choses rentrent dans l’ordre. » J’étais brisé. On m’avait évincé, tout simplement effacé de la vie d’Adrien. Notre histoire était la cause de sa maladie et on lui avait donc fabriqué une nouvelle vie, propre et rangée, avec une fiancée en guise de garde-malade. Je ne pus rien répondre à ce discours à la fois humiliant et désespérant ; je raccrochai en silence. Ma décision était prise.


Le soir même, j’allai jusqu’à la plage et plongeai dans l’océan glacé. On annonçait un puissant orage pour la fin de soirée ; l’eau était noire et houleuse. Je me laissai porter par les vagues en regardant les étoiles effrayées se cacher une à une derrière les nuages. Lorsque je sortis, je ne pris même pas la peine de me sécher. Mon cerveau était gelé et résolu. Je pédalai sans penser et ne m’arrêtai qu’une fois arrivé dans la cour des Embruns. Identiquement à la veille, la scène du jeune couple se jouait dans le salon. Héloïse faisait la lecture à Adrien, qui était couché sur une chaise-longue. Je lançai un caillou contre la porte vitrée, puis un autre et un troisième enfin. Adrien se réveilla et Héloïse se leva. Lorsqu’elle sortit avec une bougie, son visage n’était pas inquiet, seulement interrogatif. Elle me regardait de ses jolis yeux en me demandant si je cherchais quelque chose. Ses lèvres étaient écarlates de vie, alors que celles d’Adrien n’existaient déjà presque plus. C’est alors que l’orage éclata sur nos têtes, impitoyable. Le tonnerre gronda en fracassant l’océan et la pluie se déversa comme si le jour du jugement dernier était sur le point d’arriver. Je fondis sur son flanc et déchirai sa poitrine d’un coup de poignard. Elle ne cria pas, mais une expression hideuse déforma son visage, la rendant méconnaissable. Je lâchai son corps dans la boue naissante et me précipitai dans le salon. François était sorti. Il n’allait pas tarder à revenir, j’avais donc peu de temps à passer avec Adrien avant de devoir m’enfuir ; pourtant, une fois que mes yeux croisèrent les siens, je me laissai tomber entre ses bras et ne songeai plus une seule seconde à partir. Il était trop faible pour parler, alors il me serrait contre lui et passait sa main dans mes cheveux trempés, comme autrefois… Son regard m’interrogeait. Qu’avais-je fait ? J’avais souhaité si fort que notre vie d’avant recommence que c’était arrivé, voilà tout.


* * *


Ce qui s’est passé ensuite n’a pas grande importance. Vous vous en doutez, François finit par rentrer. Il ramena en courant le corps d’Héloïse à l’intérieur. Il appela immédiatement la police, sans que nous l’en empêchions. Adrien perdit connaissance en entendant son père hurler au téléphone. Je tentai de lui insuffler ce qui me restait de vie pour le ramener à moi, mais les pneus d’une voiture crissèrent sur le gravier de la cour. Je me fis emmener sans résistance jusqu’ici. La suite, vous la connaissez. Vous voulez que je vous dise ? Ce qui me détruit, ce n’est pas le meurtre que j’ai commis ; c’est d’avoir assassiné Héloïse un soir de pluie. Vous comprenez, ce n’est pas ma rivale que j’ai tuée, c’est la pluie ! C’est elle qui m’a quitté ! Elle qui m’avait toujours accompagné, toujours réconforté, elle qui avait ponctué et embelli les plus beaux moments de ma vie, je l’avais souillée du sang de la jalousie. Tous mes souvenirs sont maintenant maculés et une odeur poisseuse envahit mes narines lorsque j’essaie de les retrouver. J’ai passé des semaines sans l’entendre, sans la sentir. Je suis devenu fou de l’avoir trop attendue.


C’est ma dernière nuit sur terre, gardien, c’est pour cela qu’elle est revenue. Elle m’a pardonné et me laisse partir en paix avec elle. Mon cœur est léger à présent, et demain, tandis que ma tête tombera, je monterai dans la montgolfière de mon enfance et j’irai rejoindre Adrien.


Ce soir, la pluie tombe sur les barreaux de ma cage. Et au matin, le coq chantera.

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