• Aefram

Publication #3 [Elise]

Elise - toujours étudiante, toujours en bachelor - nous revient avec un deuxième texte ! Vous le trouverez en format PDF en suivant ce lien.


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Adulescent

Un Rêve de Printemps


« Eh les gars ! Venez ! »


La voiture venait à peine d'arriver que déjà se précipitaient les gamins du village. Le véhicule s'arrêta entre deux maisons de pierre, et on vit apparaître Adeline, les cheveux brillants, un sourire éclatant, qui remerciait rapidement le chauffeur pressé de s'en aller. Elle portait une robe blanche et n’avait, pour unique bagage, qu’une petite valise noire qu’elle tenait à la main. Les enfants la suivirent discrètement lorsqu’elle se dirigea vers le chemin broussailleux qui menait à la propriété des Hentsch.


Un soir, t’en souvient-il ? nous voguions en silence ;

On entendait au loin, sur l’onde et sous les cieux,

Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence

Tes flots harmonieux. [1]


Adeline avait tout juste vingt et un ans, depuis le mois de mars 195*. Elle était fine, élégante, et malgré la chaleur, elle suivait le chemin qui s'élargissait, précipitée, impatiente ; les gamins trottinaient toujours derrière elle. Arrivée près de la ferme, elle poursuivit sa course en direction de la grange. Le bâtiment se trouvait à côté de l'écurie, destinée initialement aux vaches qui, sous le soleil, broutaient avec plaisir dans le pré. Adeline entrouvrit la grande porte qui grinça bruyamment, et elle demanda d’une voix hésitante : « Il y a quelqu’un ? », puis sourit en entendant du bruit. « Jonas ? », demanda-t-elle, hésitante. Alors un jeune homme apparut, sorti d’un tas de foin, et elle courut se jeter dans ses bras.

« Tu m’as tellement manqué ! dit-il.

- Toi aussi !

- Mes parents savent que tu es là, ou bien ?

- Non, je viens d’arriver ; c’est toi que je voulais voir en premier. »

Les gamins s’étaient déjà rassemblés sous une des fenêtres de la grange, guignant tant bien que mal à travers la vitre sale. Parmi eux se trouvait Joachim, le petit frère de Jonas. Il avait pour habitude de ramener tous ses amis de Céligny chez lui, lors des visites d'Adeline, afin de voir un spectacle qui leur était toujours dérobé. Mais tous revenaient parce que, hein, « on ne sait jamais », disaient-ils.


« Bon, on va dire à mes parents que tu es arrivée ?... », demanda Jonas. Adeline fit oui de la tête, et ils sortirent de la grange. Les gamins se cachèrent. Le soleil de l’après-midi cognait avec force sur la façade donnant sur la cour, et les vitres des fenêtres faisaient miroiter les rayons printaniers. La fontaine trônait au centre de la cour, au beau milieu de la propriété, reflétant elle aussi le ciel qui la surplombait.

Jonas poussa la porte d’entrée et, traversant le hall, ils trouvèrent les parents dans la salle à manger. Mme Hentsch, chaleureuse, afficha un immense sourire en voyant la jeune fille entrer : « Adieu, Adeline. Comment vas-tu, ma belle ? », et même Monsieur Hentsch se leva de son fauteuil pour la saluer. « Combien de temps restes-tu ? », lui demanda-t-il de sa grosse voix, et Adeline lui répondit qu'elle repartait le dimanche. On la conduisit ensuite dans la chambre d'amis où elle se déchargea de sa valise ainsi que de sa veste, et alors on appela Joachim qui se trouvait déjà sur le pas de la porte.

« Tiens, va me chercher la bouteille de sirop, lui dit Mme Hentsch.

- Mais-euh, pourquoi c'est toujours moi ?...

- Et prends aussi les bricelets que j’ai faits hier. »

Pendant que le gamin ronchonnait mais s'exécutait, le père de famille était allé chercher la table de pique-nique qu'on avait oubliée dans un coin de la ferme. Elle portait la marque de la pluie et de la neige, mais recouverte d'une nappe hâtivement trouvée, personne n'y verrait rien. Adeline proposa son aide à Mme Hentsch qui la refusa, alors elle rejoignit Jonas qui était sur le point de donner une torgnole à son frère, revenu avec l'apéritif : « Mais lâche-moi, de bleu, t'es insupportable ! ». Ils terminèrent de mettre la table en place.

On voyait le lac, là-bas, au delà des champs. Quelques arbres tentaient de le dissimuler par leur nouveau feuillage, dans lequel se cachaient les fleurs roses du printemps ; mais le bleu de l'onde n'en ressortait que mieux. Plus loin encore se dressait les Alpes, confondues avec le ciel sans nuage, si lassées d'être représenté de toutes les sortes dans les cahiers des peintres. Les champs de blé appartenaient aux voisins des Hentsch, ce qui était pratique quand les enfants allaient y jouer et en revenaient sans même se faire gronder. Ce vieux couple habitait la propriété d'à-côté ; c'était un vieillard sénile, et une femme qui semblait ne pas savoir que ce champ lui appartenait. Elle venait parfois dans celui des Hentsch cueillir des tournesols qu'elle croyait être les siens, alors, pour compenser, eux aussi gardaient le silence.

Quand vint l'heure du dîner, Adeline et Jonas étaient avec les vaches, se battant avec elles pour qu'elles rentrent dans l'écurie avant d’écraser toutes les fleurs qui venaient à peine d'émerger. Ils restèrent un moment encore dans l'obscurité de l'écurie avant d'aller rejoindre la famille à l'intérieur de la maison.


Comme à son habitude, M. Hentsch siégeait en bout de table, tandis que Jonas et son frère étaient assis côte à côte, en face d’Adeline et de la mère de famille. Après la prière, tous commencèrent à manger avec appétit, sauf Joachim qui s’écria : « Jonas, t'as pas fermé les yeux pendant la prière !

- Je vais le frapper...

- Je t'ai vu, tu regardais Adeline ! »

Alors qu’à table on n’entendait que la grosse voix du père Hentsch, qui avait pour habitude d’entamer des discours sans jamais les terminer, Jonas s'exerçait à un langage des signes un peu approximatif, s’adressant à Adeline qui le regardait avec les sourcils froncés. Personne n’osait défier l’autorité paternelle, et encore moins se risquer à lui interrompre la parole. Jonas savait qu’elle lui était réservée.

Réformée depuis Calvin, la famille Hentsch avait longtemps habité dans le canton de Vaud, non loin de Lausanne, jusqu’à ce qu'un de leur ascendant achète la ferme à un prix dérisoire et entreprenne de la retaper entièrement lui-même. C’était ici, à Céligny, un bout de campagne genevoise abandonné sur les rives. Le lac pouvait devenir celui « de G'nève », cela ne dérangeait plus les anciens Vaudois.

Adeline habitait dans le canton de Genève, quelque part entre la ville et la campagne, mais assez loin du lac. Elle vivait dans une maison plutôt modeste, proche de la paroisse dans laquelle son père, pasteur, célébrait le culte chaque dimanche. Elle l’y avait accompagné depuis sa naissance, quand sa mère était encore vivante, mais aussi après. Adeline était jeune, elle n’avait aucun souvenir des funérailles : c’était comme le dimanche à l’église, sauf que ce fut un jeudi.

Jonas n’eut qu’une occasion de se rendre en ville de Genève pour y voir Adeline, car celle-ci aimait bien mieux venir à la ferme de Céligny et s’éloigner de la ville pas assez paisible à son goût. De cette unique visite, parmi les journées qu’il avait passées avec elle à manger des glaces au bord du lac et à l’ombre du jet d’eau, Jonas se souvenait avoir fait le serment qu’ils se marieraient ensemble à la cathédrale Saint-Pierre, que la cérémonie se déroulerait sur ce parvis-là et nulle part ailleurs. Ils ne savaient pas que cet engagement serait compromis.


« Adeline… »

Il frappa à la porte de la chambre d’amis, puis une seconde fois un peu plus fort, et la porte s’ouvrit. Elle était encore habillée, attendant sa venue qu’il lui avait chuchotée à l’oreille à la fin du repas. M. Hentsch avait souvent fermé la porte de la chambre de son fils à clef quand Adeline venait dormir chez eux. « Quelle confiance », pensait Jonas chaque fois qu’il entendait la clef tourner dans la serrure. Pourtant, dès la première nuit, il lui avait donné raison. C’était en vain que M. Hentsch s’obstinait à les séparer. Bien que prêt à assaillir son fils au moindre bruit suspect, soupçonneux de toute infraction commise dans le voile de la nuit, Jonas avait toujours trouvé le moyen de parvenir à la chambre d’Adeline. A vrai dire, il comptait beaucoup sur la cécité du vieil homme, du moins sur le fait qu’ils étaient protégés par l’obscurité. C’est ainsi que les veillées étaient sans cesse renouvelées.

Jonas prit Adeline par la main et ils sortirent sur la pointe des pieds par la fenêtre de la cuisine, car cela faisait moins de bruit. Après avoir rasé le mur, en haut duquel trônait la dangereuse fenêtre de la chambre parentale, les deux amoureux s’éloignèrent en direction des champs, du lac et du chêne. La nuit semblait éclairée par les reflets du lac. Jonas et Adeline contemplèrent leurs visages heureux : puis sourirent, une façon de les embellir davantage. « Viens, on va monter dans l’arbre. » Jonas l’entraîna au pied du chêne, et la souleva aussi haut qu’il put. Elle atteignit la première branche.

« Jonas, je vais tomber !

- Mais non, je suis là, je te rattrape. Parle pas si fort. »

Il s’éloigna de quelques pas, puis s’élança. Il agrippa la branche et manqua de glisser, mais il s’accrocha au tronc et parvint, presque miraculeusement, à s’asseoir à côté d’Adeline.

« Comment tu as fait ?

- Vingt ans d’entraînement, répondit-il en l’attirant contre lui.

- Vous n’avez jamais eu d’échelle ?

- Si, mais mon frère et moi nous étions battus pour l’avoir, et nous sommes tombés les trois, avec l’échelle. Et elle s’est cassée. » Adeline rit, puis regarda le lac, au loin, qui faisait briller le reflet de la lune. Les rives aussi étaient illuminées par les réverbères. Les maisons scintillaient malgré la distance de l'onde. Et il y avait ce bruit discret des vagues timides cognant, à un rythme lent et apaisé, contre les pierres qui longeaient le bord de l’eau.

« Regarde, dit Jonas un pointant une ombre du doigt. Ce chat vient toujours se battre sous ma fenêtre à l'heure où je dors. Un de ces jours, je vais le flinguer !

- T'es toujours aussi romantique...

- Non, t'as raison, je vais demander à mon frère de s’en occuper. Comme ça, il ne passera plus son temps à nous suivre partout. »

Il tourna la tête pour vérifier qu'il n'y avait plus de lumière dans la chambre de Joachim, puis se rendit compte que la sienne était restée allumée. Il pria pour qu'ils ne se fassent pas surprendre. Un jour, pourtant, ils avaient bien failli : alors que le père était avec les vaches et que Mme Hentsch était avec son cadet au village, la voisine était passée réclamer quelques œufs, car aucune de ses poules n’avait survécu à la dernière tempête. Ayant rapidement oublié la raison de sa venue, la vieille femme avait commencé à raconter ses éternelles anecdotes que Jonas connaissait par cœur, et bien qu'il tentait de l'en empêcher, elle se promenait joyeusement à travers les différentes pièces de la ferme. En jetant un regard dans la chambre du jeune homme, elle s’était interrompue un court instant pour désigner du doigt un soutien-gorge suspendu au bord du lit : « Très joli, le soutif... » avant de s’éloigner en prenant la direction de la sortie. Heureusement, elle n’avait pas vu Adeline qui avait attendu que la vieille dame s'éloigne pour le récupérer. Puis elle avait lancé un regard à Jonas, à la fois gêné et amusé. Ils réalisèrent plus tard que cette vieille dame était finalement la meilleure personne qui pût leur faire remarquer ce détail, car il n’aurait certainement pas échappé au père Hentsch s’il avait été le premier à s’en apercevoir. Et une heure plus tard, la voisine était revenue pour les œufs.

« Faut pas qu'on fasse de bruit, sinon le p'tit va pas se gêner... » chuchota Jonas du haut de l’arbre. Ils en descendirent et regagnèrent la ferme, bien attentifs à éviter une mauvaise rencontre avec M. Hentsch


Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !

Vous, que le temps épargne ou qu’il peut rajeunir,

Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,

Au moins le souvenir ! [2]


Le jour s’était levé. Joachim cherchait son grand frère, et il le trouva à l’étable : il donnait à manger à la vache, tandis qu’Adeline était assise sur la barrière, à côté ; elle conversait avec lui tout en le regardant faire. Joachim fit irruption. « Oh non, pas lui... » Il courut jusqu'à eux et s'écria : « Jonas, ils sont où les chats ?

- Fous le camp, laisse-nous ! »

- J'vais montrer à Adeline comment on les tue !

La jeune fille ouvrit de grands yeux. Son compagnon se leva et posa la caisse de foin à l’intérieur de l’enclos. « Mais y sont où-euh, dis-moi, dis-moi, dis-moooi ! », répétait le gamin en sautillant alors que Jonas marmonnait à Adeline : « Tu vas me dire qu'il est vachement romantique, lui aussi… ». Et Joachim n’arrêtait pas de lui tourner autour en hurlant à faire peur aux vaches : « Allez, on joue !

- Va voir tes amis, viens pas nous emmerder !

- Mais y sont pas lààà ! »

Agacé, le jeune homme se redressa et alla vers son frère. « Bon, vas-y. On va jouer à… à… à colin-maillard. Tiens, mets ta veste sur tes yeux. Tu vois rien, là ? Allez, éloigne-toi. Va à gauche, y a la barrière. Non, à gauche…à GAUCHE ! Mais… il est con ou bien ? » Joachim fonçait sur la clôture et, au moment où il s’y cogna, Jonas prit la main d’Adeline avant de s’enfuir loin de l’écurie.

Ils arrivèrent près du champ des voisins, et comme ces vieux ne voyaient jamais rien, ils en profitèrent pour le traverser. Et tant pis pour le blé. Arrivés au bord de l’eau, près du lac scintillant, ils s’assirent essoufflés sur le banc qui bordait la rive. Il était en plein soleil, exposé au ciel sans nuage et isolé de toute source d'ombres. A quelques mètres d’eux, un cygne manifestait sa présence d’une tache de candeur au milieu de l’eau presque turquoise. Adeline posa sa tête sur l’épaule de Jonas. Il sortit de sa poche un paquet de chocolats, lui en proposa un. Elle y plongea sa main et porta la friandise à sa bouche.

« Tu repars quand ?

- Dans deux jours. »

Elle se redressa.

« C’est vrai cette histoire de chats ? Il les tue vraiment ?

- Oui, mais c’est des chatons, ils viennent de naître. On doit les tuer, sinon ils bouffent les poussins dans le poulailler.

- Ah… »

Elle s’adossa à nouveau au banc, le regard tourné vers le cygne qui s’éloignait. Elle demanda distraitement : « Tu t'es déjà baigné ?

- Oui, y a pas longtemps ; l'eau était glacée. »

On entendit le clocher de Céligny sonner neuf coups. Jonas se leva et prit Adeline dans ses bras. Il la porta jusqu’au bord et elle cria : « Non ! Pas le lac ! » Mais alors qu’il voulait la jeter dans l’eau, elle s'accrocha si fort à lui qu’il perdit l’équilibre et tomba avec elle. Adeline était parvenue à garder la tête hors de l’eau, tandis que Jonas ne put éviter de boire la tasse. Elle s’accouda au bord et s’y hissa, en prenant appui avec son pied sur l’épaule du jeune homme.

« Aïe ! Je te rappelle que tu portes des talons !

- Je vais avoir froid, maintenant ! J’ai pris peu de vêtements, en plus ! »

Sa robe lui collait au corps, elle grelottait. Jonas eut de la peine à sortir de l’eau, et quand il parvint à se redresser, il manqua de glisser à nouveau. « J’ai cassé ma montre, tiens. » Et il retira le bracelet ruisselant d’eau.



Jusqu'à ce jour, personne n’avait jamais entendu le nom d'Aeschbach à Céligny. Puis soudain, comme ça, Jonas demanda à Adeline si elle connaissait cet homme, si c’était vrai qu’il l’aimait, s’il l’avait vraiment demandée en mariage. La jeune femme lui assura que c’était faux, qu’elle le connaissait à peine. Il lui demanda encore et encore qui était cet homme, l’Argovien comme il disait, et elle lui répétait qu’elle ne savait pas et soutenait ne pas comprendre pourquoi il la harcelait avec ce nom sorti de nulle part. Mais Jonas était parti sans un mot.

Adeline ne le revit pas du reste de la journée. Alors que la nuit s’apprêtait à tomber, elle alla le chercher aux alentours de la ferme, du côté du lac, près du massif d’arbres. Elle l’aperçut finalement au loin, à errer sans but. Elle le rejoignit. Il lui tournait le dos, répondant à peine quand elle lui demandait ce qui se passait : « Qu’est-ce que tu fais là ? C’est quoi le problème ? Tu crois que j’aime Aeschbach, c’est ça ?... » Quelques oiseaux noirs survolaient leurs têtes, maculant le ciel qui commençait à s’assombrir. Alors qu’elle persévérait dans ses questions sans réponse, Adeline, décontenancée, lâcha : « Si tu m’expliques pas pourquoi tu m’en veux, alors j’irai le voir, l’Argovien... » Pas de réaction. Seul le sifflement du vent qui se manifestait. Elle continua : « Je vais me marier avec lui, on vivra ensemble, on aura des enfants… » Elle sentit son cœur s’accélérer, sa gorge se nouer. Il ne broncha pas. « Mais tu t’en fous… » Un goût amer lui emplit la bouche, le même qui avait surgi le jour du décès de sa mère. « Tu t’en fous ! » cria Adeline, et il se tourna alors vers elle, plongeant son regard dans ses yeux larmoyants :

« Eh bien vas-y, va le rejoindre puisque t’attends que ça. »


Elle passa à la ferme récupérer sa valise et ses sacs, les remplir puis disparaître. Alors qu’elle voulait partir sans histoires, elle croisa le père Hentsch en bas des escaliers. « Oh, Adeline, tu t’en vas déjà ? » Elle fit oui de la tête, et ses larmes brillèrent dans l’ombre. Puis elle passa au milieu de la cour, près de la fontaine à l’eau claire. La voiture ne devait venir la chercher que le lendemain, mais ce n’était pas grave puisqu’elle allait prendre le train.


Lorsque Jonas rentra à la ferme, il aperçut ses parents et son frère à table, éclairés par une pâle lumière provenant du plafond. Il s’approcha lentement, mais il n’eut pas le temps de faire trois pas que déjà son père s’était levé et l’avait empoigné par le bras. Il entraîna son fils hors de la salle à manger, le poussant, grognant, puis il le jeta contre le mur : « Qu’est-ce qui t’a pris, hein ?! Qu’est-ce qui t’a pris, p’tit con ?! Pourquoi tu l’as fait partir, comme ça ?! Tu crois que tu vas en retrouver une autre comme elle, tu crois ça ? P’tit con, va ! Elle était d’accord de se marier avec toi et t’as tout gâché ! » La tête baissée, Jonas ne répondit rien. M. Hentsch prit son fils par le col et le plaqua contre le mur, en lui grommelant à la figure :

« J’aurais pu être fier de toi et t’as tout foutu en l’air...

- Si c’est comme ça, j’me casse.

- T’as raison, tiens, fous le camp ! Je veux plus te voir, pauvr’ingrat ! »


Jonas s’enfuit à l’extérieur. Il traversa la cour au pas de course, sous la pluie qui commençait à tomber. Il courut jusque dans les champs de son père, puis dans ceux des voisins. L’orage était là, au dessus de lui, et sa menace le poursuivait. A l’abri d’un toit abîmé, non loin de la ferme en ruine dans laquelle il n’osait pas entrer, Jonas grelottait. Il grelottait comme quand Adeline et lui étaient partis se cacher dans la grange en pleine nuit d’hiver, et qu’ils se collaient l’un à l’autre pour se réchauffer, qu’il sentait son souffle contre sa nuque et qu’elle agrippait ses vêtements avec force dans ses poings serrés. Il n’y eut pas de virée nocturne avec elle ce soir-là. M. Hentsch put dormir tranquille.


Ô lac ! l’année à peine a fini sa carrière,

Et près des flots chéris qu’elle devait revoir,

Regarde ! je viens seul m’asseoir sur cette pierre

Où tu la vis s’asseoir ! [3]


Dans le train qui l’emmenait en direction de Genève, Jonas avait le regard tourné vers l’extérieur. Dehors, les vignes s’accumulaient le long de la voie ferrée. Le soleil éclairait la brume qui les recouvrait, comme pour les protéger de la chaleur accablante. La gare Cornavin ne devait plus être très loin. Et le train roulait sur les rails comme la vie sur les années.

Au début, Jonas craignait de regretter la ferme de ses parents, avec les vaches, les poules, les champs. C’était bien différent de la mansarde où il logeait désormais, près du parc La Grange, et dont il s’acquittait en entretenant, entre autre, le jardin du propriétaire. Il était certain jusqu'à ce jour que sa place était à Céligny pour toute sa vie, et il se disait pour se rassurer que les études qu'il s'apprêtait à entreprendre lui permettraient peut-être d'acquérir finalement la fierté de ses parents. Il fit rapidement la rencontre de Mathias, son voisin de grenier comme il l’appelait, puisqu’il occupait la seconde chambre sous le toit. C’était un étudiant moyennement studieux mais « vachement sympa » comme disait Jonas, et qui avait essayé de suivre les cours de latin comme Jonas, avant d'opter finalement pour l'enseignement du français.

Le temps passa. Jonas n'eut plus de nouvelles d'Adeline. Il s’était résolu à l’oublier, d’autant plus qu’il ne la retrouverait jamais. Et puis, il avait rencontré quelqu’un : une Française, venue habiter à Genève. Lorsqu'il la vit pour la première fois, il se dit que c’était avec elle qu’il se marierait. Elle respirait la joie de vivre, toujours souriante, et sur son visage aux traits fins se dessinait constamment une expression chaleureuse, embellie par ses cheveux aux reflets blonds. Elle parlait beaucoup, parfois trop, mais elle savait aussi être à l’écoute des autres. Ce fut Mathias qui la lui présenta. Ils étaient allés boire un verre tous les trois, avaient passé l’après-midi ensemble, puis avaient pris la même direction pour rentrer. Durant ses études, Jonas et elle passaient le plus clair de leur temps ensemble. Elle s’appelait Caroline.


Ils étaient soûls, tous les deux, Jonas autant que Mathias, parmi ceux qui avaient su s’arrêter à temps. Ils sortirent du bar en se tenant l’un à l’autre, et à l’air frais, Mathias hurla de rire avant de s’affaler sur le sol. « Ta gueule », dit Jonas en le relevant et en le poussant devant lui. De leurs fenêtres, des gens protestaient, et les deux camarades se retirèrent près du lac, paisible jusqu’à leur arrivée. Le jet d’eau était éteint, et ils se traînèrent jusqu’à la rive, non loin de la cabane à glace qui demeurait déserte dans la nuit. Mathias voulut s’assurer que l’eau renvoyait bien son reflet. Mais en s’approchant trop près, il glissa sur une pierre humide et tomba dans l’eau après avoir tenté de se rattraper à son ami.

« T’es trop con ! » disait ce dernier en riant. Mais il tendit tout de même la main à son camarade ivre. Assis sur un banc isolé, face au lac luisant de luminosité, ils n’avaient plus à faire l’effort de se tenir debout. Après un long moment de silence, Mathias déclara :

« Je te l’ai jamais dit, mais t’es un beau connard quand même…

- Pourquoi ?

- Parce que Caroline, elle devait être pour moi.

- Pourquoi tu me l’as présentée, alors ? T’es con, toi. »

Mathias fronça les sourcils, comme s’il réfléchissait. Puis de déclarer en se grattant la tête : « C’est vrai, tiens… T’as raison, je dois être con. » Il tira sur sa chemise mouillée qui lui collait à la peau et le faisait grelotter. « Merde, quand même ! De bleu ! J’trouve une fille qui me plaît et tu me la souffles comme ça ! » Jonas le regarda, puis lui posa une main sur l’épaule avant de la retirer et de l’essuyer. Encore éméché, il se laissa aller à lui parler d’Adeline, de leurs promesses de mariage, de la ferme à Céligny. Il lui parla aussi de son père qui l’avait mis dehors parce qu’il l’avait quittée.

« Quoi, tu l’as quittée ? »

Jonas acquiesça.

« Oh le con ! s’exclama Mathias : J’y crois pas, quel con !

- Bon, ça va…

- Quand même, pourquoi t’as fait ça ? Ah le con ! J’aurais honte ! »

Mathias était littéralement mort de rire. Il se tenait le ventre et manqua de s’étouffer. Il toussa, toussa, et Jonas le regardait s’étrangler. Il lui asséna finalement une immense frappe dans le dos qui le fit tomber en avant. « Ça t'apprendra à te foutre de moi », marmonna-t-il. Après une nouvelle quinte de toux, Matthias parvint à se relever avant de reprendre place sur le banc. Il s’efforçait de ne plus rire lorsqu’il dit : « Alors si je comprends bien… si tu retrouves Adeline, tu quittes Caroline ?

- Ben, je pense pas qu’Adeline voudrait me revoir, en fait.

- Oui, mais admettons que oui… tu quitterais Caroline ?... »

Jonas vit un espoir si grand dans les yeux de son ami qu’il ne put lui répondre autre chose que « oui ». Alors Mathias fut heureux ; un immense sourire apparut sur son visage et il déclara d’une façon presque solennelle : « Je vais te la retrouver, t’en fais pas ! »


Il y a des soirs où, quand les habitants acceptent de se taire, Jonas croit retrouver le lac des glaces à la fraise, des éclaboussures et du bon temps. Le jet d’eau fait jaillir d’innombrables gouttelettes qui s’y jettent, et au loin, du côté de la rive droite, les hôtels et palaces éclairés s’y reflètent. Parfois, Jonas croit voir la rive de Céligny. Il se souvient des flots agités le jour, du lac endormi la nuit, et il se dit, avec nostalgie, que c’est là-bas qu’il a passé les plus beaux moments de sa vie. Il se remémore leurs balades sur les rives, quand le soleil brillait et qu’ils restaient jusqu’à son coucher. Attendre au moins onze heures, attendre son extinction et que les autres partent pour se retrouver seuls. La courbe du jet fléchissait et, durant quelques instants, ne subsistait que dans le ciel. Le spectacle se terminait avec son plongeon dans le lac. L’immense jet duquel on s’approchait à s’en tordre la nuque avait disparu. Alors ils partaient quand il faisait nuit, quand il n’y avait plus de tram et qu’ils devaient rentrer à pied.

A l’aube, Mathias débarqua comme un fou dans la chambre de son ami qui dormait encore : « Jonas, tu sais pas quoi ?! s’écria-t-il, euphorique.

- Non, quoi…, marmonna Jonas depuis le fond de son lit.

- Adeline est à Lausanne. »

Jonas se retourna, les yeux écarquillés. « Ouais, reprit Mathias ; et ça fait un mois qu’elle est là-bas. » Jonas, qui s'était redressé, le considéra plusieurs secondes avant de baisser le regard et de s'allonger à nouveau, l’air dépité. « De toute façon, elle voudra pas me revoir…

- Mais si elle voudra te revoir, allons ! Enfin, si elle a oublié. Et aussi…

- Quoi ?

- Son mari est mort. »


Qu’il soit dans ton repos, qu’il soit dans tes orages,

Beau lac, et dans l’aspect de tes riants coteaux,

Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages

Qui pendent sur tes eaux. [4]


Jonas aperçoit une jeune femme qui marche dans les rue de Lausanne. Indigente, oui, mais belle. Et il y a un marmot à côté d’elle, emmitouflé dans une veste trop grande pour lui. On ne croirait pas que c’est elle, ni que c’est lui. Il se demande pourquoi son cœur bat plus vite et pourquoi sa gorge se contracte. Cela lui fait mal, et il pensait pourtant être heureux de la revoir, elle qu’il croyait perdue dans les rues d’Argovie. Elle n’a pas changé, hormis le fait qu’elle est devenue maman. Son fils s’appelle Thomas, et comme il est d’origine suisse-allemande, on prononce le « h », et aussi le « s » à la fin… comme pour Jonas.

Il l’a attendue à l’entrée de l’internat dans lequel elle est entrée, près de la grille qui ne l’a pas laissé la suivre. Lorsqu’elle est sortie en s'arrêtant à l’extérieur, à l’abri du mur de l’enceinte, il l'a vue s’essuyer furtivement les yeux avant de s’en aller d’un pas lent. « Je vais le sortir de là, ton gamin. »


« Mathias, on part à Lausanne ! » s'écria-t-il en entrant en trombe chez son ami avec une valise à la main. « Heu, attends, dit ce dernier. Tu t'en vas déjà ?

- Ben oui, si j'ai enfin la possibilité de revoir Adeline...

- Et tu penses dormir dans la rue où t'as un autre plan ?...

- Mais non, imbécile, j'en reviens. J'ai postulé là-bas et ils sont d'accord de m'engager pour remplacer un prof de latin ! Viens avec moi, t'inquiète pas, y a du boulot là-bas !

L'expression indécise de son camarade agaça Jonas. C'était à lui d'hésiter, pas à Mathias qui n'avait rien à perdre, alors que pour Jonas, Adeline ne devait plus faire partie de sa vie s'il voulait tenter de s’en sortir. Et pourtant, il y allait, il s'était décidé sans se poser les mille questions qui freinent les ambitions des Hommes. Pris dans son élan, il y fonçait tête baissée, sans réfléchir aux faux espoirs ni aux désillusions. S'il était peut-être trop tard, ce n’était en tous cas pas trop tôt.

« Et Caroline ? demanda Mathias.

- On rentrera le week-end, t'en fais pas pour elle. »


Le silence régnait dans la classe. Tous les élèves étaient concentrés sur leur traduction. En bas, dans la cour, le concierge balayait les feuilles que l’automne avait fait mourir. Et il chantonnait, tristement, mais pas suffisamment fort pour être entendu. Il aurait pu hurler, Jonas n’y aurait prêté aucune attention, trop concentré sur le gamin d’Adeline face à lui. « Il ressemble vachement à son père, quand même… mais bon, à elle aussi. Heureusement pour lui, d’ailleurs… C’est dommage qu’il ait hérité de cet air abruti… En tout cas, il a le même profil que sa mère, le même nez, et aussi la même bouche. »

Cela faisait un mois déjà qu'il avait été engagé. Au début, il craignait de ne pas savoir enseigner, et de ne pas être apprécié par les élèves, ni par les professeurs. Puis, insensiblement, il acquit de l'aisance et des compétences. Mathias l'avait rejoint trois semaines plus tard, cédant finalement à ses arguments, et aussi parce que le directeur de l’internat recrutait vraiment. Le premier jour de classe, Jonas se détendit rapidement en constatant que les élèves l’avaient attendu dans le calme, sagement assis à leur place. Lorsqu'il aperçut le petit Thomas au premier rang, esseulé, devant un pupitre trop haut pour lui, il crut que l'enfant s'était trompé de classe. En vérité, il avait deux ans de moins que tous ses camarades, mais il n’aimait pas le dire. Jonas l’avait toisé un court instant, presque ému de se retrouver devant le fils d’Adeline, avant de se présenter à ses élèves.


Ces derniers jours, Thomas avait souvent manqué la classe, retenu à l’infirmerie par des maux quotidiens. Jonas commença à s’inquiéter sérieusement lors de la troisième semaine d’absence du garçon. Il voulut prendre des nouvelles, mais la nonchalance de l’infirmière l’empêcha d’apprendre quoi que ce soit. On disait seulement qu’il allait toujours mieux le vendredi, le jour où sa mère venait le chercher.

Lors de la récréation, Jonas était le premier à se saisir du ballon et à proposer une partie de jeu. De nombreux élèves se précipitaient autour de lui, et il constituait les équipes. Il interpella Mathias pour lui demander de se joindre à eux. « Oh non, mais là je dois aller voir le… » dit-il avant de soupirer et de s’avancer. « Bon ça va, je viens… »

Alors Jonas apercevait Thomas, seul, adossé au mur, les regardant sans oser s’approcher. Il lui fit signe de venir, et le petit garçon vint timidement les rejoindre. « Vous trois, vous jouez avec Thomas, et… vous deux aussi. On fait une équipe, je suis avec vous. » Puis il shootait dans le ballon et la partie commençait.


Temps jaloux, se peut-il que ces moments d’ivresse,

Où l’amour à longs flots nous verse le bonheur,

S’envolent loin de nous de la même vitesse

Que les jours de malheur ? [5]


Il vit Thomas arriver vers elle sans lever le visage. Il la regarda lui sourire et prendre sa tête entre ses mains avant de l'embrasser sur le front. Il devina, en lisant sur ses lèvres, qu'elle lui demandait comment il allait, et il imagina l'enfant répondre d’un air impassible « ça va ». Il les suivit du regard lorsqu'elle passa son bras autour de ses épaules avant de partir avec lui.

Emergeant de ses rêveries, il mit la main sur son poignet pour remonter sa manche. « Merde, ma montre », et il voulut regagner sa chambre pour la chercher. Mais en passant par le hall, il entendit la grosse voix de l’infirmière résonner si fort qu’il distingua ses sempiternelles plaintes. Il était sur le point de monter discrètement quand il entendit le nom d'Aeschbach traverser les murs de l’infirmerie. « Qu’est-ce qu’elle radote encore ? Quelle drôle de façon de recevoir les parents… pensa Jonas qui s’était arrêté à la moitié des marches. La grosse dame sortit et l’aperçut : « Ah tiens ! Je croyais que c’était la mère du Aeschbach !

- Ben non, c’est moi…

- Je vois bien que c’est vous, et heureusement que c’est pas elle, tiens ! » Elle voulut refermer la porte, mais Jonas lui dit encore : « Je ne comprends pas pourquoi vous rejetez la faute sur elle alors que le gamin n’est malade qu'à l'internat.

- Eh oh, monsieur Hentsch, on a bien vu comment vous la regardez la mère du Aeschbach, sans jamais oser l'approcher, alors hein, laissez-moi gérer ça seule. Je n'ai pas besoin de votre avis ! »


A peine quelques minutes plus tard, Mathias entra au même moment que Jonas dans le réfectoire et lui donna un coup d’épaule en riant : « Alors, l’infirmière a percé ton petit secret ?

- Ta gueule, commence pas…

- Tu sais, ça se voit à dix kilomètres. Et en fait, euh… tu voudrais pas accélérer ? Parce que Caroline…

- T’inquiète pas pour elle, elle sera bientôt à toi.

- T’es sérieux ?... » Jonas dévisagea son ami et lui répondit : « En tout cas, elle va pas rester longtemps avec moi. Elle sera libre, quoi. » Puis il monta dans la classe rejoindre ses élèves.

Lorsqu’il rentra chez lui ce soir-là, c’est à peine si Caroline daigna le regarder. Il lui avait distraitement demandé comment elle allait, et elle lui avait répondu un « très bien » avec un sourire aussi large que forcé. Il l’avait embrassée sur le front, comme pour la remercier d’avoir évité une nouvelle dispute, puis il était aussitôt parti se coucher.

C’est vrai qu’elle était belle, et attentionnée, et aussi bienveillante. Mais elle aurait été tellement mieux avec quelqu’un d’autre. Il l’appréciait, oui, mais la pauvre ! Elle restait seule toute la semaine, et quand il rentrait, c’est à peine s’il lui parlait. Oui elle était belle, plus belle qu’Adeline, même. Mais il ne trouvait pas son bonheur avec elle.


« Tu as un nouveau professeur, alors ?

- Oui.

- Et il est gentil ?

- Oui. »

Thomas baissa la tête. « Il me fait plaisir ce sourire, mon chéri ! » lui dit sa mère en le prenant dans ses bras. Puis il montra du doigt, à travers la fenêtre, l’enseignant qui jouait au football avec les élèves. Lorsque celui-ci tourna la tête vers eux, Adeline le reconnut.

Elle s’apprêtait à partir rapidement quand elle entendit quelqu'un l'appeler. Elle s’arrêta d’abord, puis se tourna vers celui qui l’avait apostrophée. Lorsqu’elle vit que c’était Jonas, elle voulut s’en aller mais il s’exclama : « Laisse-moi te parler, s’il te plaît, il faut que je t’explique. » Et comme elle lui montrait qu’elle ne voulait pas, il s’approcha davantage. L’infirmière fit irruption dans le hall. Lorsqu’elle les aperçut, l’un en face de l’autre, elle ne put empêcher un regard moqueur. « Vous avez un problème, Madame Aeschbach ?... » Adeline remarqua la présence de la grosse dame et, en reculant de deux pas, elle balbutia : « Non, non… j’allais partir. » Puis elle sortit sans se retourner.


Confronté à cet enfant au premier rang, il devint difficile de ne pas reconnaître en lui tout ce qui le rattachait à sa mère. Comme Thomas pouvait être fier de lui, toujours le premier de la classe, celui qui rafle les prix, et qui s’applique tant en classe ! Mais aussi celui qui s’attire la foudre des autres, celui qui crée des jalousies et les entretient parce qu’il n’y peut rien. Au moins, depuis l’arrivée du nouvel enseignant de latin, il avait remis les pieds en classe après avoir passé plusieurs jours à l’infirmerie.


Jonas n’avait toujours pas retrouvé sa montre.


Durant la journée du jeudi, Jonas écrivit une lettre à Adeline. Il écrivit un aveu : il raconta la période avant la rupture, ainsi que la raison qui les avait séparés, qui l’avait séparé d’elle. Oui, il avouait qu’il regrettait de l’avoir laissée partir, et il lui donnerait cette lettre quand elle viendrait chercher le gosse. « Qu’elle la lise, Seigneur… »


Elle devait venir aujourd’hui.


Lorsque Jonas redescendit au rez-de-chaussée, Mathias racontait une blague au professeur de mathématiques qui s’esclaffa : « Haha, génial ! Qui c’est qui te l’a racontée ?...

- Mathias, tu peux venir, s’te plaît ? », demanda Jonas en s'interposant brusquement. Mathias s’excusa et vint vers lui. « J’ai besoin de toi. » Il allait protester, mais Jonas poursuivit :

« Il faut que tu donnes cette lettre au fils d’Adeline.

- Mais fais-le toi-même !

- Non, il faut que ce soit toi.

- T’es chiant ! Après, c’est sur moi que ça va retomber !

- Mais s’te plaît, t’as dit que tu m’aiderais !

- Eh oh, je crois que je l’ai déjà assez fait, hein ! » Jonas soupira, sa pauvre enveloppe dans la main. Mathias faisait déjà demi-tour.

« Allez, la charité chrétienne ! lança Jonas.

- Non non, ça n’a rien à voir ! » Et Mathias partit rejoindre son collègue. Jonas mit les mains dans les poches et aurait shooté un caillou s’il en avait eu un sous les pieds. Il monta à l’étage et alla s’échouer sur son bureau. S’il lui donnait lui-même la lettre, elle ne la lirait jamais. Puis maintenant qu’elle l’avait vu, elle allait repartir en Suisse alémanique, dans les montagnes de neige, tenant un Saint-Bernard en laisse, quelque part où il ne pourrait jamais la retrouver.


À la fin de la journée, Jonas rédigeait déjà la lettre de sa démission prochaine. Il resterait jusqu’à la fin de l’année, puis il s’en irait. Il trouverait une autre école, un autre internat dans lequel s’enfermer, en continuant à faire rire ses élèves, en faisant son possible pour leur faire aimer les études, pour qu’ils deviennent des génies, et qu’alors ils soient fiers de quitter la ferme des parents à laquelle ils étaient destinés. Oui, c’était bien ; il s’était trouvé un second but, un but ultime pendant que l’encre tardait à sécher. Mais en regardant distraitement par la fenêtre, il aperçut quelqu’un traverser la cour et pénétrer dans le hall d’entrée. C’était Mathias. Il marchait en remontant le col de sa veste jusqu’au menton. « Bon, je vais lui en donner, de la charité chrétienne, pensait-il. Mais juste un peu, faut pas abuser non plus… »


Jonas se tenait devant son bureau d’enseignant et elle devant la porte, la lettre dans la main : « J’vous ai vus, dit-il. Ton fils et toi sortant d’ici, il y a six mois. Et je suis revenu parce que j’ai compris que ton fils n’allait pas bien, que c’était pas facile, et que tu n’y pouvais rien. Mais je savais que tant qu’il serait malheureux, toi tu le serais aussi. Alors j’ai choisi de travailler ici. C’était avant tout pour le défendre, et pour l’aider à trouver des amis aussi, pour qu’il puisse simplement profiter un peu de sa vie de gamin. Et je crois que j’ai réussi parce que son sourire, c’est le même que le tien. Mais quand je t’ai vue, c’était évident, je pouvais plus repartir. Je t’ai vue et je voulais plus te quitter. J’ai eu envie de revenir en arrière. C'est con, mais j'y peux rien. Je regrette tellement, mais tu vois, ton mari… il… c'est un malade, mais… il t’aimait depuis l’enfance. Il venait d’Argovie tous les étés voir sa famille pas loin de chez toi. Il était prêt à t’avouer qu’il t’aimait et à te demander en mariage quand il a compris pourquoi tu venais à Céligny. Il est devenu fou. La veille de ton départ, il est arrivé avec un flingue. Il m’a dit qu’il allait se tuer si tu ne te mariais pas avec lui, il arrêtait pas de me répéter que t'étais faite pour lui, que de toute façon il avait plus de culture que moi, et surtout qu'il hésiterait pas à faire une grosse connerie si je rompais pas avec toi... » Jonas haussa les épaules. Il se tourna vers le tableau noir, prit une craie entre ses doigts. De la poussière blanche vint se déposer sur son habit d'enseignant. « Tu peux m’humilier, si tu veux. Tu peux aller leur dire que je suis né dans une ferme, que mon père voulait m’empêcher de faire des études, qu’il y a dix ans encore, je trayais les vaches, que mon père m’a foutu dehors aussi… Tu peux leur dire, à tous, que je t’ai laissée partir parce que j’ai été lâche, immature, et que j’ai même cru que tu m’en voudrais plus… »

Il y eut à ce moment un rayon de soleil assez puissant pour traverser le ciel jusqu'à la salle de classe et venir assécher la rancœur qui avait subsisté jusqu'à ce jour. Adeline et Jonas, oubliant ce souvenir dont les pétales flétrissaient déjà, laissèrent la lumière achever son œuvre et brûler l'amertume de leur passé. Jonas eut le sentiment de redécouvrir Adeline, ses lèvres au goût de miel, à la saveur de printemps. Il sentit jaillir un arôme familier : c'était le parfum qui embaumait ses cheveux… jadis.


Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !

Suspendez votre cours :

Laissez-nous savourer les rapides délices

Des plus beaux de nos jours ! [6]


« Et maintenant, brûler cette lettre de démission ». Il plongea la main dans sa poche pour prendre son briquet, et il reconnut sa montre entre ses doigts. Il s'assura que l'aiguille fonctionnait avant de la remettre au poignet.


Jonas quitta la chambre quand Adeline dormait encore. Il descendit les escaliers, complètement épuisé, et entra le dernier dans le réfectoire. « Il arrive », entendit-il de la table des enseignants à laquelle il vint s’asseoir, la tête dans les mains.

« Tu veux du café ? » lui demanda Mathias, qui tenait la cafetière.

« Ouais, je veux bien…

- Avec la tronche que t’as …

- Quoi, ma tronche ? » dit Jonas, étonné.

Mathias reposa la cafetière et lança à un son ami un sourire moqueur : « Oh, rien… » Jonas ne chercha pas à comprendre, et il but ce qu’il y avait dans sa tasse qu’il reposa, le visage crispé : « Dégueulasse, ce café… trop fort et trop sucré…

- Ça, c’est à cause de cet abruti ! dit le professeur d’allemand en désignant Mathias. Il a vidé le sucrier dans la caf’tière !

- Mais c’est pas vrai, qu’est-ce que tu racontes ?!

- J’le crois, sur ce coup-là, ajouta Jonas. Tu sucres même les meringues, c'est pour dire… »

Mathias ouvrit de grands yeux et regarda son ami qui, bâillant à s’en décrocher la mâchoire, terminait de remplir sa tasse avec du lait. « Il ferait mieux de pas trop l’ouvrir lui, pensa Mathias. Parce que le directeur est pas encore au courant de ce qui s'est passé pendant la nuit... » Puis il protesta encore auprès du professeur d'allemand.


Avant d’aller retrouver sa classe, et celui qui serait bientôt son fils d’adoption, Jonas remonta dans sa chambre où se trouvait Adeline. Elle était à peine réveillée, et tentait d’émerger d’un sommeil qui n’avait duré que trois heures. Quand elle vit le visage du jeune enseignant penché sur elle, il lui apparut comme un vieux souvenir de la ferme, à Céligny, avec le soleil au fond du champ et l’eau du lac reflétant un ciel brillant.

On aura su attendre le temps qu’il fallait, celui qui permet de réaliser que oui, c'est vrai, on a perdu quelque chose qui nous est cher et qui nous manque, mais qu'on n'a pas dit notre dernier mot. Parce que ce ne sont que des mots. Des mots assez forts pour condamner l'union entre deux être qui auraient dû ne jamais se dissocier. Il aurait suffi de quelque silence pour que rien n'eût été détruit. Mais des braises qui subsistent, c'est bien connu, le feu n'en jaillit que mieux. A peine un souffle pour enflammer l'ardeur et gonfler la voile, qui entraîne avec elle le paysan docile dont on a retiré le costume étriqué. Puis persévérer. Toujours. C'est ce qu'il reste à faire pour entrevoir à nouveau les rêves d'autrefois. Adeline était cette part de rêve, ceux qu'on égare le temps de devenir adulte, de pouvoir offrir un amour assez grand à la femme devenue mère autant qu'à son enfant.

Et quand, deux semaines plus tard, ils retourneront tous les trois au domaine des Hentsch, les parents vieillis accueilleront avec joie leur fils désormais éclos, sorti du temps où le printemps prodigue ce qui lui reste de chaleur et de fleurs.


Puis de longer ensemble, comme avant, le bord du lac. A Céligny ou à la droite du jet d’eau, peu importe, ils voudront seulement être accompagnés du son des vagues qui cognent contre la rive, qui appellent à les rejoindre, qui ressassent leurs rêves autant que leurs désirs. Et comme ils seront adultes, la nuit, ils se permettront même de faire du bruit.


Ton matin fut brillant ; et ma jeunesse envie

L’azur calme et serein du beau soir de ta vie ! [7]



FIN


Elise Vonaesch, mars 2018


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[1] Alphonse de LAMARTINE, "Le lac" in Méditations poétiques


[2] Alphonse de LAMARTINE, "Le lac" in Méditations poétiques


[3] Alphonse de LAMARTINE, "Le lac" in Méditations poétiques


[4] Alphonse de LAMARTINE, "Le lac" in Méditations poétiques


[5] Alphonse de LAMARTINE, "Le lac" in Méditations poétiques


[6] Alphonse de LAMARTINE, "Le lac" in Méditations poétiques


[7] Alphonse de LAMARTINE, "La retraite" in Méditations poétiques


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